Généralement il ne cache rien. Il met dans tout son jour la trahison d’Espagne, n’essaye point de la justifier. Mais s’il avoue l’odieux, l’impudeur des moyens, il relève fort Napoléon par la singulière prévoyance qu’il lui attribue. Il croit à l’étrange lettre qu’il écrivit plus tard pour montrer que d’avance il avait tout vu ; pièce bizarre et arrangée longtemps après, comme l’a très bien démontré M. Lanfrey[99].
[99] Foy, t. II, p. 140.
Foy insiste de même sur la grandeur des vues de l’empereur et l’utilité de cette conquête pour la France. Conquête d’autant plus désirable, que l’Espagne, étant presque une île défendue par la mer, il pouvait un jour exercer sur le Nord une pression terrible. D’ailleurs, ajoute-t-il, Bonaparte ayant échoué en Égypte, avait conçu le projet gigantesque de prendre la Méditerranée à revers par l’Espagne, les pays barbaresques. Donc, il fallait avoir l’Espagne avant tout.
Mais, en même temps, Foy avoue que les moyens employés étaient loin de répondre à la grandeur de tels projets. Les corps envoyés d’abord n’étaient que le rebut de l’armée, ou bien des enfants, de jeunes conscrits. L’entreprise paraissait facile. Le peu d’obstacles qu’avait trouvés Ouvrard dans ses projets hardis sur les biens ecclésiastiques donnait l’idée d’un peuple indifférent à tout, refroidi, aplati.
Napoléon écrit à Sainte-Hélène que son projet n’était que de régénérer l’Espagne. Mais ses actes et ses lettres de 1808 disent parfaitement le contraire.
Joseph, sans qualités brillantes, ne déplut pas aux Espagnols. Ses ministres étaient la plupart gens de mérite. Mais la Constitution qu’on bâcla à Bayonne n’était qu’un jeu, qu’une dérision, comme le montre Torreno.
On voit très bien d’ailleurs, par les lettres que Napoléon écrivait à son ministre de la marine et à ses généraux, qu’il ne voulait qu’abuser de l’Espagne, en faire un instrument de guerre.
Rien n’éclaira mieux ce malheureux pays, que le sort misérable des corps espagnols envoyés par Napoléon aux bords de la Baltique. Aux récits légendaires de cet enfer du Nord s’ajoutaient les histoires de la conscription qui emmènerait, disait-on, les jeunes gens garrottés. Bonaparte était si peu informé, qu’il nomma vice-roi du Mexique un général qui déjà était à la tête d’une armée de l’insurrection.
Il n’avait jamais vu l’Espagne que de Bayonne, et n’avait pu se rendre bien compte de la topographie du pays qu’il voulait conquérir. Il savait les distances, mais bien peu les routes âpres, souvent fort difficiles, qui séparaient les provinces. Pendant qu’il regardait Madrid, Saragosse et Burgos, où nous remportions la victoire de Rio-Socco (14 juillet) qui ouvrit Madrid au nouveau roi, nos armées recevaient aux confins de l’Andalousie le coup décisif (on peut dire mortel) qui, changeant tout à coup l’opinion de l’Europe, commença la grande débâcle.
Il avait envoyé Dupont, qui s’était fort distingué dans la guerre d’Allemagne, au secours de sa flotte, enfermée dans Cadix. Le général n’y parvint pas, et, dans le retour que des ordres lui prescrivaient vers Madrid, il dut s’engager au sombre et âpre défilé décrit par Cervantès (sierra Morena, montagne Noire). C’est un mur qui sépare les Castilles et la Manche de l’Espagne mauresque du Midi.