Lieu bizarre, fantastique et d’étranges surprises que rien n’a préparées. Il n’a point les traits arrêtés et souvent grandioses des contrées granitiques. C’est une chaîne de hauteur médiocre, qui partout offre des schistes gris et de couleur de cendre, à demi calcinés, masses parfois changeantes avec un caprice lugubre, qui peuvent provoquer ou la peur ou le rire de la surprise. Le tout d’une sécheresse incroyable. L’eau y est si rare que, parfois, pour construire, les maçons ont dû employer du vin. La chaleur réfléchie par ces schistes et concentrée dans ces chemins étroits et étouffés, est plus insupportable qu’aux déserts africains.
Par suite des ordres absolus donnés par Napoléon, malgré ses lieutenants, il arriva que Dupont, retournant de Cordoue à Madrid, fut intercepté, arrêté dans ce lieu sinistre.
Dupont, dit Torreno, était un caractère artistique, un esprit littéraire ; il avait brillé par des succès d’Académie. L’éclat qu’il avait eu dans la campagne d’Austerlitz l’avait fort exalté, rendu altier et exigeant. A sa première entrée en Espagne, étant reçu en logement dans le palais d’un grand d’Espagne, il mit dehors son hôte et prit le palais pour lui seul.
A son retour d’Andalousie, il se montra fort dur. Cordoue, grande et riche ville, tout ouverte, avait pourtant fait mine de vouloir résister. Dupont se crut autorisé par là à la livrer au pillage. Cette armée, jeune, fort mal disciplinée, irritée de ses privations et de ce climat africain, s’y livra à tous les excès, pour son malheur. Plus elle enfla ses sacs par le pillage, plus elle devint peu capable de mouvement et d’action. Énervée par cette halte de débauche, elle vit avec terreur, en sortant, les corps de ses camarades assassinés et mutilés. Elle comprit ce qui l’attendait dans cette guerre sans quartier.
Je me rappelle moi-même avec horreur les scènes épouvantables d’embûches, de carnage et d’exécrable barbarie qu’on étala à l’Exposition du Louvre en 1808, pour faire maudire les Espagnols.
Napoléon n’avait pas idée de leur haine. Joseph l’avertissait en vain, lui disait qu’il n’avait personne pour lui. Savary, son homme de confiance, l’avertissait aussi, et avait pris sur lui d’envoyer un petit renfort à Dupont. Napoléon l’en blâme, veut ne voir que Madrid et certain avantage qu’on a remporté au nord. Enfin il est tellement rassuré, qu’à ce dernier moment où l’on peut encore franchir le fatal défilé, il empêche et maintient l’armée dehors.
L’orage approche cependant. Et l’armée espagnole d’Andalousie, sous Castaños et sous un émigré français, fortifiée de troupes régulières, de transfuges suisses et autres, a atteint 45 000 hommes, presque le double de l’armée de Dupont. Celle-ci est obligée de marcher, d’occuper une foule de postes sur cette route étroite, longue, étouffante. Une soif plus qu’arabique la dévore, la décime ; elle marche courbée sous ses sacs pesants de pillage. Ces hommes, jeunes pour la plupart, et mis, faute de vivres, à la demi-ration, sont bien loin du courage endurci de notre armée d’Égypte. On leur propose de se rendre. Et Dupont a la faiblesse de demander là-dessus l’avis d’un conseil ; bref, il se livre à l’ennemi. (Capitulation de Baylen, 20 juillet.)
Là deux choses se passent, bien tristes. L’une, c’est qu’ils mettent à leur reddition cette condition honteuse : que les sacs ne seront pas visités (donc, qu’ils garderont le pillage) ; l’autre, c’est qu’un corps de Dupont, déjà loin, hors d’atteinte, se rendra avec eux.
Tout cela exécuté. Le pis pour nos soldats, c’est que leurs sacs pressés s’accusent eux-mêmes. Ils sont pleins des saints ciboires et autres objets sacrés pris aux églises de Cordoue. Cette violation porte au comble la fureur des fanatiques Espagnols. Dix-huit mille Français sont embarqués et jetés, pour mourir de faim et de soif, sur le rocher de Cabrera, l’une des Antilles. — Ce malheur était grand, mais non irréparable pour le maître du monde. L’ennemi se l’exagéra. La joie le rendit crédule. Il crut Napoléon perdu. En réalité, cette capitulation eut de graves conséquences, elle n’influa pas peu sur la perte du Portugal qui suivit bientôt.
La folie de l’empereur, là aussi, avait porté ses fruits. La contribution de cent millions qu’il entendait lever sur ce petit pays, chose impossible, le tenait en révolte plus ou moins avouée. Junot, qui avait 29 000 hommes, ne pouvait les concentrer, ni quitter aucun point militaire. Donc, son armée, dispersée, était faible. Les Anglais, avec 14 000 hommes qu’ils débarquèrent, étaient de beaucoup les plus forts. Junot avait, il est vrai, la capitale, et, dans le port de Lisbonne la flotte russe, alliée de la France, laquelle flotte tenait la ville sous son canon. Mais ces Russes étaient-ils bien sûrs ? L’amiral refusa même de mettre à terre ses équipages pour contenir le peuple.