Donc Junot dut sortir, aller jusqu’à Cintra à la rencontre de l’ennemi. L’armée anglaise, supérieure par le nombre, la qualité de la poudre[100] et des armes, était, comme à l’ordinaire, composée d’Irlandais qui, venant des Indes et de Malte, craignaient peu le soleil d’Espagne. Wellington, qui les commandait, les mit et les tint tout le jour sur une corniche brûlante et escarpée adossée à la mer.

[100] Voy. Napier, passim.

Foy, qui y fut blessé, dans son très beau récit, explique les efforts héroïques que l’on fit pour gravir ces pentes glissantes de cailloux. L’artillerie eut ses chevaux tués, ne put monter. Wellington déjà, par les mêmes moyens, eut le succès de Waterloo. Il ne perdit que 800 hommes, un seul officier supérieur. Junot, qui en avait perdu 1 800, se montra imposant et terrible dans sa retraite. Quoique les Anglais attendissent une autre armée qui devait les porter au double, sans compter les troupes portugaises, ils n’essayèrent pas de poursuivre[101].

[101] Foy, t. IV, p. 334.

Junot eût tenu dans Lisbonne, si l’amiral russe n’eût refusé de l’aider. Bien plus, il livra ses vaisseaux aux Anglais qui les gardèrent à Londres (pour les rendre à la paix générale, disaient-ils). Les équipages retournèrent en Russie.

Cette défection livrait Junot et lui ôtait toute chance de résistance. Il accepta l’offre que faisaient les Anglais de transporter à leurs frais son armée dans quelque port de France, sans rien exiger d’elle, la laissant libre de continuer la guerre et même de servir en Espagne.

Bonaparte, en cela, reçut un coup terrible bien moins de Wellington que de la Russie. Il comprit la vanité de l’alliance russe, dont le prestige, depuis l’entrevue de Tilsitt, terrifiait l’Europe.

CHAPITRE V
LA COMÉDIE D’ERFURTH (SEPTEMBRE-OCTOBRE 1808)

On ne voit pas que l’amiral russe ait été blâmé de son maître. Alexandre n’osa. Il aurait déplu à sa mère, à sa cour et à tout le monde. Même parmi les ministres, un seul osait être, comme l’empereur, pour l’alliance française.

Les émigrés français et prussiens dominaient à la cour, avec l’impératrice mère. La mort de Paul, accomplie par Palhen et ceux qui avaient des confiscations de Pologne, pesait toujours à Pétersbourg, avertissait le czar. M. de Maistre et autres émigrés dont les mots insolents, spirituels, se répétaient partout, parlaient en plaisantant du grand remède asiatique qui, sous Pierre III et Paul, avait si bien servi.