Alexandre, qui était arrivé tout simplement avec quelques seigneurs, brilla par les manières, la grâce et l’à-propos. Il saisit celui-ci dans une tragédie : « L’amitié d’un grand homme est un bienfait des Dieux. »

Jusqu’où irait cette amitié ? Elle valut à la Russie deux choses inestimables : la Finlande, les Principautés, l’abandon de nos plus anciens alliés, la Suède et la Turquie. D’autre part, Napoléon eut ce qu’il voulait pour le moment, une fausse coopération dans sa guerre à l’Autriche, laquelle, toute vaine qu’elle était, trompa l’Europe pourtant, produisit l’effet désiré.

Quelque semblant que pût faire la Russie, Bonaparte eût dû mieux savoir qu’Alexandre vivait dans un milieu hostile et implacable. L’Impératrice-mère et l’épouse d’Alexandre, deux Allemandes, étaient si Anglaises de cœur et si haineuses de la France que, pour nuire à Napoléon, elles étaient prêtes à tout sacrifier.

En 1809, il fit à l’étourdie la tentative de donner à Alexandre une maîtresse française, il lui envoya la beauté en renom, mademoiselle Georges. Ce superbe morceau de chair fut accepté pour un moment à peine. Elle n’avait nullement l’adresse qui eût pris un homme si fin. Les deux impératrices, la mère, l’épouse, se mirent contre, la firent renvoyer, préférant de beaucoup la maîtresse russe qui était en possession, ne se mêlait de rien, disait-elle, mais qui était du parti des honnêtes gens[102].

[102] Nous devons ces détails à M. de Maistre, à sa correspondance.

Combien les Anglais, en tout cela, étaient plus habiles, plus heureux que Napoléon ! A ce moment même où Alexandre semblait le plus éloigné d’eux, ils l’entouraient, ou par eux-mêmes, ou par les seigneurs russes, qui attendaient l’heure de reprendre le commerce avec l’Angleterre, ou enfin par nos émigrés, qui composaient la cour intime des deux impératrices.

CHAPITRE VI
LE DÉMEMBREMENT DE LA GRANDE ARMÉE. LES ARRABIATI (1808)

Les fêtes politiques d’Erfurth et ses faux-semblants d’amitié coïncidèrent avec un événement qui plongea dans le deuil toute notre France militaire.

Qu’était la grande armée, sinon une France guerrière d’hommes qui, sans famille, ayant de plus perdu la république, cette patrie morale, promenaient une vie errante en Europe ?

Que restait-il des vaillants de 92, de ceux qui répondirent au cri : La patrie en danger ? Ceux d’Italie, d’Égypte avaient péri au noir tombeau de Saint-Domingue. Ceux de Sambre-et-Meuse et du Rhin, les vainqueurs de Zurich, d’Austerlitz étaient fort éclaircis. Mais l’âme subsistait identique. Et ceux qui survenaient, par je ne sais quel mystère, représentaient à s’y tromper leurs prédécesseurs. Par la fatigue et l’habitude des souffrances, ils acquéraient une trempe singulière. Marcheurs terribles, ils ne daignaient se reposer. Mickiewicz enfant, qui les vit, au collège de Wilna, passer la nuit autour des feux, demanda à ces barbes grises : « Pourquoi ils ne se couchaient pas ? » Ils répondirent : « Ce n’est pas la peine ! » Voulant dire que bientôt ils se reposeraient tout à fait.