Ce que raconte Sismondi des Français du XVIe siècle en Italie est bien plus vrai de ceux de la grande armée en Allemagne. Malgré leur légèreté et leurs pillages, on les regrettait[103]. Au second jour, ils réparaient ce qu’ils avaient cassé la veille. Napoléon ne les nourrissant pas, ils étaient obligés d’exploiter le pays. Turbulents, mais non pas avares, comme les bisogni espagnols, moins ivrognes et désordonnés que les Irlandais de Wellington, enfin songeant bien peu à rapporter, comme font les Allemands, qui récemment emballaient montres, pendules et bijoux pour leurs femmes et pour leurs enfants.
[103] Je retrouvai ce regret encore en 1830, quand je vis l’Allemagne du Rhin.
Les nôtres partageaient volontiers avec leurs camarades, et Gœthe, en 92, nous les montre faisant de même avec l’ennemi, les Prussiens en retraite.
Tant qu’ils pouvaient, ils vivaient en chambrée. Et celui qui avait payait pour tous les autres.
Cette chambrée faisait une seconde patrie, au défaut de la France, qu’on ne revoyait guère. Souvent l’hôte allemand devenait un ami. Beaucoup des nôtres souffrirent à quitter l’Allemagne.
Mais combien plus le corps, le régiment, dans cette cruelle dispersion, qui rompit tout à coup les vieilles habitudes et tant de souvenirs ! Si la rapacité, l’ambition occupaient l’esprit des généraux, il n’en pouvait être de même du soldat, qui, sans autre perspective que la vie de chaque jour, n’avait nul autre lien qu’avec ses camarades ou avec la famille de son hôte.
La camaraderie militaire, regardée et par l’ancienne monarchie et par la république comme un excellent principe de cohésion, mettait aux mêmes régiments les Flamands avec les Flamands, Bretons avec Bretons, et Basques avec Basques, etc. Hoche, Ney et autres généraux tenaient fort à ce système, mais non pas Bonaparte, élevé aux écoles aristocratiques, et qui, loin de favoriser les amitiés militaires, trouvait plaisir, au contraire, et un profit politique à attiser les jalousies, les rivalités de ses principaux lieutenants.
Habitué à voir les hommes comme de purs instruments, il oublia que les armées d’Italie, d’Égypte avaient dû leurs grands succès à leur forte cohésion. La grande armée, déjà moins identique, était dans les crises, comme un vaste instrument où, avec des sons différents, règne même harmonie.
Le jour où, avant Austerlitz, traversant une forêt, elle se couronna elle-même de branchages, et d’un même mouvement, se prophétisa la victoire, ce jour dut revenir au souvenir de Napoléon au milieu de ses revers, quand l’armée, toujours vaillante, mais scindée, brisée, se trouva en face de peuples qui apportaient au combat une même âme.
En repassant le Rhin, se faisait le divorce. Ceux qu’on envoyait en Espagne étaient désespérés. Les jeunes qui restaient en Allemagne se sentaient orphelins lorsqu’on les séparait de ces vieilles moustaches qui les avaient conduits et instruits jusque-là. Bonaparte prit cent mille hommes pour recommencer la guerre en Espagne.