[105] Le vieux Polonais s’en étonnait ; il en voulait à M. Thiers qui, malgré ses plaintes, a toujours suivi le bulletin. Mais que devint ce vieillard, toujours fanatique de Napoléon, lorsqu’arrivé ici, il lut, dans la Correspondance même, une lettre de son empereur où il disait sans détour : « Ne parlons pas des Polonais, je vous prie, jamais, quoi qu’il arrive, ne parlons pas des Polonais ! »

Une fort belle gravure polonaise montre sous la redingote grise cet homme ou ce fantôme qui, sans donner un regard aux corps sanglants des jeunes vainqueurs de Somo-Sierra, franchit le défilé, va tomber sur Madrid. Dans quel état d’orgueil, de fureur insensée ? C’est aux aliénistes à le décrire.

Ce qu’ils appellent la monomanie lucide dépasse quelquefois la folie. Car elle ne présente pas simplement de vains rêves, comme la belle et noble folie de don Quichotte, mais une disposition où le malade, comme enragé envers lui-même, triomphe outrageusement à se blesser, se déchirer, et faire tout ce qui peut le perdre.

Dès qu’il entre en Espagne, devant les premiers Espagnols qu’il rencontre, il se livre à un furieux bavardage[106]. Il les injurie, les provoque, c’est-à-dire les excite à se défendre : « J’arrive avec les soldats d’Austerlitz. Qui les arrêtera ? Ce ne sont pas vos mauvaises troupes qui ne savent pas se battre. J’ai sur l’Espagne les droits du conquérant. Comme je ne puis plus me fier à la nation, je prendrai mes sûretés, je l’assujettirai à un gouvernement militaire. »

[106] Moitié français et moitié italien. Voy. Miot.

Plus il entre, plus il gâte tout. Sans lui, les circonstances favorisaient Joseph : la défiance des Espagnols pour les Anglais, la crainte qu’ils ne prissent Cadix et ne voulussent enlever à l’Espagne son grand empire américain. L’Anglais Moore, délaissé par eux, et suivi de très près par Soult, périt dans sa retraite, et ses troupes furent heureuses de se rembarquer à la Corogne. Un parti peu nombreux, mais composé de gens fort éclairés, comme l’ancien ministre Urquijo, avait parfaitement deviné que Ferdinand serait un monstre, et restait fidèle à Joseph. Les grandes villes commerçantes de l’Andalousie lui étaient favorables et l’accueillirent. A toute place, il nommait des Espagnols, tâchait de leur faire croire qu’il leur appartenait entièrement[107].

[107] J’ai vu avec étonnement des Espagnols, comme le vieux curé de Burgos, le vénérable M. Vélasco, tellement imbu de nos idées de bienfaisance humanitaire, que j’aurais dit (comme Rousseau dans les Confessions) qu’ils étaient les plus nobles cœurs d’hommes que nature ait produits.

Napoléon arrive à Madrid, et, sottement, décourage les josephinos. Il dit tout ce qui peut nuire à son frère. Il en parle comme d’un souverain déjà détrôné, qu’il pourrait bien replacer sur le trône, si les Espagnols étaient sages. « Convention et constitution, tout est aboli. Il ne reste que le droit de conquête. »

Il ne punira que dix hommes, épargnera les ordres religieux. Il n’abolira que l’inquisition.

L’inquisition, dès ce moment, est popularisée. L’Espagne ne peut s’en passer. Si bien que la junte révolutionnaire la rétablit pour plaire au peuple.