Pendant que Napoléon et l’Espagne s’injurient, voici une petite nouvelle. Bonaparte, à Valladolid, apprend que l’Allemagne est en feu, et lui échappe. Une lettre du roi de Bavière lui apporte ce terrible coup.

Un dogue à qui on applique un charbon rouge pour lui faire lâcher prise n’est pas plus furieux. Le voilà donc, ce coup préparé depuis 1806 ! La voilà, cette sourde trahison allemande ! Combien on eut raison de lui dire alors (contre l’avis du traître Talleyrand) : « Exterminez l’Autriche ! »

Cette fureur de Napoléon fut très contagieuse. Les deux armées d’Allemagne et d’Espagne la partagèrent. Celle du Nord, plus jeune et nouvelle à la guerre, était bouffie de sang, fort indisciplinée. La vieille, celle d’Espagne, dont les chefs furent tirés un moment pour Wagram, puis rentrèrent en Espagne pour aller à Moscou, était excédée, irritée de ces tiraillements.

Nos soldats, si gais, si résignés pendant la république, changèrent de caractère, restèrent obéissants, mais devinrent des grognards. L’Espagne y fit beaucoup, les transforma cruellement. Ce climat africain, si froid l’hiver, brûlant l’été, ces longues plaines d’un sable salé, les séchèrent, les aigrirent. La fuite, l’éloignement, l’horreur visible des populations ensauvagèrent les nôtres et souvent les rendirent impitoyables. Les résistances atrocement héroïques de Saragosse et autres villes n’imposèrent point l’admiration. Le carnaval de moines qui y était mêlé rendait tout cela burlesque pour un Français. Et non sans apparence. Quoi ! ces efforts désespérés pour rétablir un Ferdinand et restaurer l’inquisition !

La fureur, cette maladie qui si facilement fait bouillonner l’Espagne, on l’a vu dans les persécutions des juifs, des Maures, est fort contagieuse et se gagne aisément. Il y parut dans les sièges obstinés de 1808. Des assiégés, des assaillants, quels étaient les plus furieux ? Au second siège de Saragosse, où Lannes à la fin réussit, son caractère se révéla avec un nouveau degré de violence et d’irritation. Ce héros des guerres d’Italie, qui fut blessé quatre fois à Arcole sans se retirer, s’acharnait par ses blessures même, s’enivrait par son propre sang. Il dit aux chefs de Saragosse : « Je garantis les femmes et les enfants ! Que voulez-vous de plus ? » Ils ne furent pas contents, et il laissa piller la ville.

Tel fut le sauvage héros de la campagne de Wagram. Il y alla, ce semble, atrocement irrité. On eût dit qu’il ne pouvait plus dominer le bouillonnement de guerre et l’amour du péril, qui semblait l’emporter. Cherchait-il la mort ? On ne sait. Le démembrement de la grande armée, qui avait en lui son âme fougueuse, semblait l’avoir déraciné, lui montrait l’avenir sous un funeste augure.

CHAPITRE VII
ESSLING ET WAGRAM (1809)

J’ai dit qu’après Wagram, lorsqu’on demandait à Bonaparte pourquoi il n’avait pas attendu, comme à Austerlitz, que l’ennemi essayât de l’entourer, il dit : « Cette armée de Wagram, ce n’est plus l’armée d’Austerlitz. »

On le supposait bien. Même on s’exagérait les résultats de la transformation. Sans doute, l’armée, par son démembrement, avait beaucoup perdu de ses hautes qualités morales, mais elle avait toujours ses grandes qualités militaires, qui se reproduisaient en partie dans la jeune armée des conscrits de 1808. On calculait fort mal le temps nécessaire pour refaire, rajuster cette énorme machine. On croyait qu’il faudrait six mois.

On ne devinait pas que, pour entraîner cette jeunesse, il suffisait de mettre au milieu d’elle les grands drapeaux vivants dont la flamme électrique pouvait emporter tout, un Lannes par exemple, encore bouillant de Saragosse. Jamais Napoléon ne fit autant appel à la fureur guerrière de ce grand soldat, qui semblait chercher la mort qu’enfin il trouva à Essling.