Regardons ici un moment cette jeune armée qui, malgré son inexpérience a eu de tels succès. C’est à Napoléon lui-même qu’il appartient de la qualifier.

Après Erfurth, il avait fait des dons immenses aux généraux, des duchés, des principautés. Ici, à Ratisbonne, passant la revue, il distingue à merveille les sordides pensées qui les occupent et qu’ils n’osent dire encore : « Que nous importent ces fiefs donnés aux généraux ? Nous serons morts avant d’avoir de pareilles récompenses. »

L’empereur a compris. Ce savant corrupteur sent bien que des récompenses si haut placées, si rares, ne tentent pas suffisamment. Il constitue les baronnies. Ces baronnies sont données au concours, pour ainsi dire, sur la présentation des chefs, des corps eux-mêmes, qui les ratifient par acclamation.

C’est la démocratie militaire instituée dans le pillage même, un monde d’espérances offert à tous.

Il était bien certain qu’il fallait se hâter. Les succès de l’Espagne avaient encouragé les patriotes du Nord de l’Allemagne ; et au Midi, le Tyrol prenait feu. Son nouveau maître, le Bavarois, avait vendu les biens des monastères, irrité, déchaîné les moines. La croisade monastique contre les Français prit un terrible essor lorsque Rome, occupée, donna au pape occasion de se représenter comme captif de Napoléon. Ses manifestes, répandus dans le Tyrol comme en Espagne, eurent des deux côtés grand effet. Bonaparte en sentit la portée, et n’envoya pas moins de quarante mille hommes au Tyrol avec Lefebvre, un rude soldat, et Rusca, l’ancien chef des sapeurs de l’armée d’Italie, un montagnard tout fait à une telle guerre.

L’empereur sentait la nécessité de frapper au centre un coup décisif. Ayant pris Vienne, il s’apprêta à passer le Danube avant que l’archiduc Charles campé en face de Varsovie, de l’autre côté du Danube eût pu recevoir le renfort qu’il attendait, les cinquante mille hommes que l’archiduc Jean ramenait d’Italie.

Le moment était peu favorable. Car, vers la fin de mai, le Danube, grossi par la fonte des neiges, roule immense, trouble et menaçant ; l’île Lobau placée au milieu du fleuve, semblait faciliter et encourager le passage. L’archiduc l’encouragea, en se retirant un peu, et ne voulant attaquer les Français que lorsqu’ils se seraient divisés et qu’un tiers de leur armée aurait déjà passé. C’est ce qui arriva. Lorsque déjà trente mille hommes, sous Masséna et Lannes, eurent franchi le fleuve, vers Aspern et Essling, il les attaqua avec soixante-quinze mille hommes, et rompit les ponts derrière eux, avec des brûlots, des arbres, des bateaux, et tout ce que traînait le fleuve, tout cela à la vue de l’armée de Napoléon, restée impuissante dans l’île et sur l’autre rive.

Situation terrible. Les deux abandonnés, Masséna, Lannes, firent des prodiges. Masséna, qui défendait le village d’Aspern, le reprit quatre fois ; Lannes, huit fois son village d’Essling. Le prince Charles, pour ramener encore les siens, marchait en tête un drapeau à la main. Lannes de même, malgré son petit nombre essaya de sa personne de percer le centre de l’ennemi. Il périt dans cette entreprise. Les boulets entre lesquels il passait brisèrent ses deux genoux.

Voilà Masséna seul. La nuit se passe. Mais le matin, quel dénûment ! Plus de vivres ! plus de munitions ! Il faut résister, sans tirer un coup de fusil, tout le jour, à la baïonnette. Enfin, dans la seconde nuit, par des ponts volants, des bateaux, il fut possible de les secourir. Masséna ramena son monde dans Lobau, et fut justement nommé prince d’Essling.

Lannes, si cruellement fracassé, condamné à l’amputation des deux cuisses, c’est-à-dire à la mort, fut ramené aussi. Napoléon pleura, dit-on, pensant sans doute que la fin de ce grand soldat était la fin de sa fortune. On suppose, je crois, à tort qu’il accusa Napoléon. Je croirais bien plutôt ceux qui assurent qu’il ne dit qu’un mot : « Sauvez l’armée ! »