Ceci pouvait s’appeler un envahissement général, une conquête sur Joseph même, et il avait encore moins d’égards pour l’infortuné roi de Hollande. Louis, sans doute, méritait peu d’égards. Dans un pays très obéré, il singeait l’état dispendieux de la France, faisait des maréchaux, etc. Cependant, la rudesse tyrannique de Napoléon rendait Louis un objet de pitié. Bonaparte, ayant fait le fils d’Hortense grand-duc de Berg, ne daigna pas même en prévenir son frère, confirmant ainsi ce qu’avaient dit les journaux anglais de la naissance de l’enfant et des infortunes conjugales du roi de Hollande. La mélancolie de celui-ci, son mysticisme, était un sujet de plaisanteries barbares pour Napoléon. Il lui reprochait d’être malade, « d’avoir une lymphe viciée ». Pourquoi cette persécution et ces basses injures ? il devait dire nettement qu’il voulait ses dépouilles. La Hollande était nécessaire à son système ; il l’enveloppait déjà de douanes françaises, disant qu’elle n’était qu’une alluvion des fleuves de France, du Rhin et de la Meuse. Il prit d’abord ses provinces vitales de Zélande et Brabant. Mais la conquête lui eût paru sans charme s’il l’avait faite ouvertement, sans perfidie. Il somma Louis de venir, d’assister à son mariage, et pendant ce temps il lui prit tout. Louis était si furieux qu’il eût voulu que la Hollande essayât du moyen qui réussit si bien contre Louis XIV, l’inondation générale du pays. A grand’peine, du moins, il sauva sa personne et se réfugia en Autriche sans vouloir jamais revenir.

A ce moment de mariage et de fêtes, Napoléon instituait dix prisons d’État, « pour des gens, disait-il, qui méritaient la mort, mais qu’on ne pouvait mettre en jugement ». Ils devaient rester là, sans information ni procès, dans une captivité illimitée. Et pour qu’on n’y prît pas d’intérêt, il ajoutait que « plusieurs étaient des voleurs de diligences ou des gens qui avaient été employés pour la police en pays étranger ». Ainsi, un vaste filet était tendu, d’autant plus redoutable, qu’on ne spécifiait pas avec précision ceux qu’il devait atteindre et garder indéfiniment.

Des prisons ? et pourquoi ? L’Europe entière, dit madame de Staël, devenait une prison. On avait pu croire que la réunion de la Hollande avait un but particulier, comme celui d’acquérir sa flotte, de confisquer les marchandises anglaises qu’elle abritait. Mais point. On apprit, vers la fin de 1810, que cette réunion n’était qu’un cas d’un grand système d’empiètement général qui embrassait le Nord, les villes hanséatiques, c’est-à-dire l’embouchure des fleuves allemands qui donnent accès dans la Baltique.

Et ce grand événement ne fut annoncé que par deux lignes du duc de Cadore : « La réunion de la Hollande a entraîné celle des villes hanséatiques. »

Concision sublime, mais prodigieusement insolente, menaçante même. Pour mieux l’accentuer, Napoléon lève cent vingt mille soldats, quarante mille matelots. Et il annonçait sans détour que chaque année il appellerait la conscription (sauf à renvoyer autant d’anciens soldats).

Son ambassadeur devait faire, sans détour, cette notification à l’empereur de Russie. Le mariage d’Autriche et la conquête des places d’Espagne lui donnaient tant de confiance, qu’il ne craignit pas, dans une affaire personnelle, de mécontenter le czar, jusque-là si sagement ménagé. Dans cette réunion générale du Nord, faite par un décret, il ne daigna s’apercevoir qu’il avait englobé le duc d’Oldenbourg, beau-frère de l’empereur Alexandre (Oldenbourg, le berceau de la dynastie de Russie). Acte fort impolitique que ses petites nécessités douanières n’excusaient nullement.

Ce manque d’égards et ces grandes réunions d’États du nord, faites si brusquement, avertissaient assez. Alexandre, alarmé, fit des fortifications sur ses frontières, et enfin franchit le fossé, par un tarif de douanes qui excluait les denrées et marchandises françaises, tandis que les anglaises entraient toujours abritées sous le pavillon neutre.

C’était déjà une rupture. Si la Russie croyait devoir briser sitôt, Napoléon en était cause ; il n’avait pas craint de marquer le but de ces réunions en déclarant son projet de creuser un grand canal, qui allant droit au Rhin, à l’Elbe, à la Baltique, ôterait à celle-ci son caractère de mer fermée, pourrait à chaque instant l’ouvrir à nos embarcations, et peut-être à nos entreprises.

Bien loin d’atténuer la portée d’un projet si inquiétant en lui-même, il l’avait annoncé en des termes plus alarmants encore, avec une emphase effrayante. Dans l’acte qui réunissait le Valais à la France, comme département du Simplon, il disait : « Les Anglais ont déchiré le droit public de l’Europe. La nature est changée. J’ai dressé le plan du canal qui, avant cinq ans, réunira la Baltique à la Seine. De nouvelles garanties m’étaient nécessaires. Les premières, les plus importantes, m’ont paru celles de la réunion à l’empire des bouches de l’Escaut, de la Meuse, du Rhin, de l’Elbe, et l’établissement d’une navigation intérieure avec la Baltique. »

Étonnant et bizarre décret, qui, en perçant les Alpes d’une part, de l’autre menaçait l’Océan du nord d’être supprimé.