Bonaparte imaginatif s’exagérait certaines choses. La découverte du sucre de raisin allait nous dispenser d’avoir besoin des denrées coloniales. Richard Lenoir et Oberkampf, avec leur filature, leurs toiles de Jouy, allaient remplacer Londres. Cependant, que pouvaient ces hommes actifs, ingénieux ? La matière première, le coton, faisait défaut, à moins que l’empereur, violant son propre système, n’accordât des licences d’importation (à tel privilégié, qui sous-vendait ce droit honteusement). Cela faisait crier l’Europe. Les faibles en gémissaient, mais les forts, la Russie, ne pouvaient manquer, à la longue, de perdre patience.
Cette oppression douanière n’était guère moins pesante que l’oppression militaire, qui forçait les Allemands, envoyés en Espagne avec les nôtres, d’être massacreurs ou massacrés.
Pour résister à tant de barbarie, les Portugais, sous leurs libérateurs anglais, étaient condamnés à un remède atroce : dévaster leur pays, en faire un désert, comme les Russes firent de leur Russie en 1812.
Rien encore jusqu’ici ne donne l’idée du sanglant capharnaüm de la guerre d’Espagne en 1810, de ce mélange d’opinions les plus opposées, et de races contraires, qu’on eût crues inconciliables. Une assez bonne narration, peu consultée, celle de lord Londonderry, peint parfaitement la confiance des Portugais, la défiance des Espagnols pour l’Angleterre. Il avoue les excès horribles des Anglo-Irlandais aux prises des villes ou dans les batailles gagnées, le découragement général. Les officiers anglais cherchaient déjà des places en Angleterre.
L’armée française resta près de six mois en Portugal sans avoir de nouvelles de France. Toutes les places fortes d’Espagne étaient au pouvoir de Napoléon. Mais dans toute la campagne, dans les montagnes et défilés, la guerre continuait avec une extrême barbarie. La junte centrale avait condamné notre armée tout entière à mort. On tuait tout Français. Ney et Lannes s’étaient montrés impitoyables. Et, par contre, les Espagnols noyèrent en une fois huit cents Français inoffensifs. Le maréchal Victor conte que les soldats de Cuesta, à leur défaite, se jugèrent morts, criaient : Pas de quartier ! Douze mille hommes, dit-il, se firent massacrer. Horrible exécution où les Français furent énergiquement aidés par leurs alliés allemands. Il nomme et remercie le corps allemand qui prit part à cette boucherie[110].
[110] Voyez le rapport de Victor dans le Spectateur militaire, février-mars 1875, article du capitaine Costa de Sarda ; Opérations allemandes en Espagne.
Nos Allemands, nos Suisses, souvent poursuivaient et tuaient les Suisses et Allemands de l’ennemi. Les représailles atroces et les ordres cruels changeaient tout homme en bête féroce. Tous tuaient, et, forcés de tuer, ils maudissaient d’autant plus le tyran.
Quoique rien ne bougeât encore, des choses tellement contre nature n’avaient guère chance de durer. Plusieurs jugeaient l’échéance à court terme. Bernadotte, beau-frère de Joseph, machinait déjà de deux façons pour surnager dans la débâcle de l’Empire. Avant Wagram, enfermé un moment dans l’île Lobau, il faisait sa cour à l’armée, aux officiers, qui me l’ont redit. Puis, ayant les Saxons à commander, il osa lancer un bulletin où il leur donnait une part exagérée dans la victoire, à quoi répondit Bonaparte par un soufflet donné à tour de bras, je veux dire par un démenti violent, injurieux, qui dut envenimer la haine de Bernadotte, et le rendre attentif à saisir l’occasion de fuir et de s’affranchir, s’il pouvait.
Autres n’étaient les pensées de Murat, qui, humilié par l’empereur, se demandait avec audace : « S’il meurt, qui lui succédera ? » Ses amis, à Paris, discutaient cette chance.
Joseph, tyrannisé en Espagne, par les généraux de son frère, était devenu Espagnol de cœur, et le bon accueil qu’il avait eu en Andalousie lui donnait de grandes espérances, lorsque Bonaparte lui apprend qu’il veut tout le nord de l’Espagne jusqu’à l’Èbre. Puis il prend le Midi en outre, en constituant Soult comme une sorte de vice-roi de l’Andalousie.