Il n’avait guère idée de la nature humaine, s’il crut que ce mariage forcé apaiserait l’Autriche pour celui qui s’était montré si ennemi. François le prit comme une humiliation nouvelle et ne le notifia aux puissances qu’après deux ans, lorsque (par sa défection) il crut avoir poignardé l’Empereur.
Napoléon de même, maladroitement poussa à bout, ulcéra le roi de Prusse, qui ne put rentrer à Berlin qu’en condamnant à mort ses propres partisans.
Ainsi s’accumulait la haine contre lui, contre nous, par toute la terre. Et le pis, c’est qu’on ne prévoyait pas la fin de cette sauvage tyrannie. On croyait beaucoup plus à ses succès nouveaux qui auraient rivé les fers du monde.
Un envoyé prussien écrivit (sans doute à Hardenberg) : « Napoléon va soumettre l’Espagne, et peut-être vaincre la Russie, employant le dernier moyen, l’insurrection des serfs. »
CHAPITRE IX
NAPOLÉON SE BROUILLE AVEC SES FRÈRES, S’ÉTEND DE TOUS CÔTÉS, MENACE LA RUSSIE (1810)
Je me rappelle parfaitement certaines choses de 1810. J’avais douze ans, et, quoique enfant, je sentais vivement les inquiétudes et les misères d’alors. Deux ou trois mois après le mariage de l’empereur, un événement tragique saisit Paris et sembla un grand présage d’avenir. On n’avait pas oublié la lugubre et funèbre fête du mariage de Louis XVI, tant de gens étouffés. Le bal, le terrible incendie de l’ambassade d’Autriche au printemps de 1810, eurent d’autant plus d’effet, que les victimes étaient les dignitaires, la cour même de l’empereur que le fléau frappa.
L’impression fut d’abord celle de la nature ; on parla fort de l’ambassadrice, une mère qui périt en cherchant ses enfants.
Puis, vinrent divers jugements en sens contraire. Mon oncle maternel, employé à la trésorerie, n’y voyait rien qu’un malheur fortuit. Mais beaucoup en auguraient la fin du bonheur de Bonaparte, la chute prochaine de l’empire. C’était la pensée de mon père, persécuté comme imprimeur, celle de mon oncle paternel, ouvrier chez mon père.
Espérance sans joie, car on devinait bien que la chute désirée du colosse ne s’accomplirait pas sans entraîner de grands malheurs.
Nous étions misérables, l’Europe, écrasée en notre nom, croyait que nous nagions dans l’or. Mais tout passait à la fortune de quelques généraux, au gaspillage des armées.