Napoléon y répugnait, sous prétexte de l’honneur de la France. Pour avoir une princesse russe, il fallait donc qu’il mît dans la corbeille la mort de la Pologne et sa propre humiliation. D’autre part, il craignait que cette cour curieuse ne vît trop à travers les murs de Saint-Cloud ; il savait que l’impératrice mère exigeait que ses filles lui écrivissent heure par heure tout ce qu’elles auraient vu.
Sans attendre le délai de dix jours, qui était convenu, il rompit, et demanda une fille de l’empereur d’Autriche.
Grand éclat. C’était épouser décidément le parti rétrograde, dont l’Autriche avait été jusque-là le principal représentant.
Tout était en lui contradiction. Il venait d’enlever le pape, et, pour fortifier son ascendant sur l’Église, il pensionnait le clergé, créait cinq mille cures de plus et des bourses dans les séminaires.
Mais, en même temps qu’il se décidait pour le vieux parti, pour l’Autriche, il n’en traitait pas mieux la famille où il entrait. Il n’avait qu’un but, se relever au moment où il sentait pâlir sa fortune. Si l’on veut voir la disposition de l’Autriche pour ce mariage, qu’on regarde à Versailles le médiocre mais très fidèle tableau, où le triste François marche à sa première entrevue avec Napoléon. Marche ? Non, est traîné d’un mouvement mécanique, étranger à sa volonté. Ce spectre blond et rose est quelque chose d’étrange et fait horreur. Automate lugubre, où déjà on pressent le geôlier du Spielberg.
Ce fut un sacrifice humain. Marie-Louise, sous son éclat sanguin, et sous sa fraîcheur de vingt ans, était comme une morte. On la livrait au Minotaure, au grand ennemi de sa famille, à l’assassin du duc d’Enghien. N’allait-il pas la dévorer ?… Sa peau jaune de Corse, par la graisse était devenue d’un ton blanchâtre, tout fantasmagorique. La fille du Nord, une rose (un peu vulgaire, telle que Prudhon l’a peinte), était effrayée du contact.
Tout fut noué avec une précipitation extraordinaire. La demande fut faite le 7 mars. Le 8, le contrat fut signé. Le 11, le mariage eut lieu à Vienne ; ce fut le prince Charles, qui, avec la procuration de Napoléon, épousa, c’est-à-dire eut le chagrin de livrer la victime, comme une dépouille de sa dernière défaite.
Le 13 mars, éplorée, elle quitta son père et Vienne. Sur la route, une sœur de l’Empereur la reçut et lui ôta sa dame autrichienne. Enfin, après tant de fatigue, sur la route de Compiègne, elle rencontra Napoléon, qui, sans respect des convenances, sans délai, s’empara d’elle comme d’une proie.
Précipitation sauvage, et de nature à créer moins un lien qu’une blessure dans la famille qui, malgré elle, sacrifiait un de ses enfants.
Blessure empoisonnée ; il avait fait d’avance ce qui eût pu semer la discorde, la défiance entre ses membres, proposant de donner la paix sans condition si l’empire autrichien était partagé entre ses trois royaumes, ou si tout entier il passait à l’un des archiducs. Cette proposition insidieuse, dans une autre famille, eût pu créer une méchante tentation.