La gravité des circonstances le ramenait aux tendances religieuses et mystiques qui étaient naturelles à son âme allemande. Cette âme variable, mêlée d’influences diverses, resta toute sa vie sous le nuage noir de deux événements tragiques, de deux affreuses énigmes qui lui firent douter toujours lui-même s’il était coupable ou ne l’était pas. L’un fut la mort de son père, et l’autre l’incendie de Moscou.
Ces événements furent si complexes qu’Alexandre, qui en profita malgré lui, fut obligé d’en souffrir les auteurs, de les garder comme un reproche vivant, un cruel doute sur la part faible ou forte qu’il pouvait s’attribuer dans ces catastrophes.
En voyant s’approcher les masses armées que poussait sur lui Bonaparte, il ne pouvait sortir encore de l’expectative mystique qui était devenue son état naturel. Dans les trois années précédentes, malgré ses guerres de Finlande, de Moldavie, il remua bien peu ; sous sa somnolente maîtresse il avait eu la vie d’un marécage, et il en gardait l’engourdissement.
Les émigrés (politiques ou illuminés) qui chaque jour l’entouraient de plus près montraient le bras de Dieu descendant sur Napoléon, l’Espagne non réduite encore, et déjà l’Allemagne frémissante, prête à se soulever. Point de vue parfaitement faux en 1812. On verra, au contraire, combien, dans notre retraite horrible de Moscou, les Allemands nous furent longtemps fidèles et combattirent pour nous.
N’importe. Ces fausses prophéties donnaient crédit à M. de Maistre, à l’Ézéchiel savoyard, longtemps moqué et écarté, mais qui, se relevant sous la protection de l’impératrice mère et de la favorite, fut dans les derniers temps attaché à Alexandre comme secrétaire.
On a vu l’ascendant qu’exerçait l’impératrice mère par son couvent de cinq cents jeunes filles nobles, l’appât des dots, des places que ces mariages favorisés procuraient aisément. Le mysticisme régnait là, mais contenu dans la mesure gouvernementale. Grande austérité extérieure. Ces élèves étaient une propagande vivante contre Napoléon, la France et ses doctrines.
La famille impériale était fort piquée et pour le mariage autrichien, et aussi (fort justement) par l’affaire d’Oldenbourg, menée avec une précipitation si brutale.
On sentait là que l’oppression, sous laquelle haletait le monde, avait, sans respect d’amitié, touché même la Russie, même la famille impériale. Cette brutalité semblait un augure menaçant. On commença à élever des fortifications sur certaines frontières et à songer à rappeler les armées de Turquie, de Finlande.
De plan de guerre, il n’y en eut pas, ou, si l’on veut, il y eut trois plans entre lesquels on hésita :
Le plan allemand de Barclay, un Courlandais habile : fuir, reculer toujours, se fier à l’espace, à l’hiver et au défaut de subsistances. C’est le plan qu’Alexandre lui-même exposa à M. de Narbonne, l’envoyé de Napoléon.