Le plan russe, que l’on fit exécuter par Kutuzow : hasarder une grande bataille ; et le plan qu’on peut dire anglais, puisque les Anglais l’avaient si largement appliqué en Portugal : brûler, dévaster le pays.
Mais ce plan était bien plus cruel que dans un climat doux. En Russie, il n’allait pas moins qu’à faire mourir, par l’inclémence de l’hiver, non seulement les Français, mais les Russes mêmes.
Il faut partir d’une idée juste et vraie. Napoléon, Franco-Italien du reste, ne savait rien du monde. Dans sa grande ignorance et sa parfaite indifférence des nations diverses chez lesquelles il faisait voyager ses canons, il semble n’avoir eu d’elles d’autre notion que celle de Falstaff, qui croit avoir assez caractérisé ses recrues en les définissant : « des hommes mortels ».
Il entra en Russie, sachant très vaguement que c’était un pays de serfs, et croyant que la situation était la même qu’en Pologne, n’ayant aucune idée des circonstances compliquées qui, même aujourd’hui dans cet empire, rendent la libération difficile. En Russie, le paysan ne veut la liberté qu’avec la terre elle-même, avec la propriété qui lui appartenait (il y a deux siècles à peine). De là des difficultés immenses qu’on n’aurait pu vaincre, d’un coup, qu’au prix d’un grand bouleversement social dont ne voulait nullement Napoléon.
Le paysan n’a guère conservé que sa commune serve, son église, ses saints qui l’ont jadis défendu des Tartares. C’est le lien unique de la petite société de villages. C’est là ce qu’il faut respecter à tout prix. Grande difficulté de conduire une armée française à travers un pays, non pas bigot comme l’Espagne, mais grossièrement asservi à son culte local.
L’armée française, on l’a vu à Wagram, n’avait plus la discipline du temps passé. Et par delà la frontière polonaise, ne recevant plus de distribution régulière de vivres, il lui fallut piller. Donc elle devint l’horreur du paysan, qui s’insurgea contre elle. Napoléon lui-même était si indécis, qu’il réprima les premiers essais de jacquerie sociale qui lui furent dénoncés par la noblesse. Celle-ci resta seule maîtresse du paysan, et, profitant de son zèle religieux, fit de la guerre une croisade contre Bonaparte.
Au reste, s’il n’eut pas la prévoyance sociale et politique, il n’eut pas davantage la prudence d’administration militaire, la plus indispensable. Sa campagne de 1807 sur les confins mêmes de la Russie, ses difficultés d’Eylau et de Friedland pouvaient lui faire prévoir celles qu’il trouverait en s’enfonçant dans ce pays immense qui, indépendamment des rigueurs des hivers du Nord, vous oppose alternativement des abîmes de boue, de sable. C’est ce qu’on éprouva dès la première entrée. Les voitures hautes et lourdes de l’administration furent obligées de partager leur charge en un grand nombre de ces petites voitures de nos rouliers de Franche-Comté, qui enfoncent peu. Ce changement ralentit beaucoup.
Napoléon, par égard pour l’Autriche et pour la Russie même, n’osa armer les Polonais en masse. Il les dispersa dans l’armée. Il les laissa seulement à Varsovie proclamer la résurrection de la Pologne, sans les encourager en rien. Tout au contraire il ruina, épuisa la Lithuanie, la fit russe, autant qu’il le pouvait.
N’importe. L’émotion des Polonais fut grande. On en peut juger par le sublime tableau que font leurs poètes quand il voient nos beaux régiments entrer dans les antiques murailles de Smolensk, ville si longtemps polonaise, et aujourd’hui frontière, défense de la Russie.