Ils la trouvèrent en flammes. Pour la première fois, on appliqua le système nouveau qui avait si bien réussi aux Anglais en Portugal. Napoléon, irrité, n’en fut pas mieux averti. L’audacieux Murat disait lui-même qu’il fallait s’arrêter. Davout se déclara pour l’avis de l’empereur, contre celui de Murat et de presque toute l’armée. On poursuivit.

L’empereur, dans sa colère, empêcha moins dès lors les désordres et les incendies, donnant par là à l’ennemi une arme terrible, et faisant croire aux Russes que c’était notre armée, et non la leur, qui brûlait tout.

C’est ce qui explique leur furieuse haine contre les Français « incendiaires et ennemis de Dieu », et la vaillance colérique qu’ils montrèrent à la Moskowa. Napoléon, qui avait tant désiré une grande bataille, et croyait qu’elle mettrait la Russie à ses pieds, s’y montra flottant, indécis, selon tous les historiens. Il y était un peu malade ; depuis son mariage, il avait vieilli avant l’âge. Il vainquit imparfaitement, profita peu de la victoire, ne poussa pas les Russes si affaiblis, comme le voulaient Murat et d’autres. Ils échappèrent, allèrent se recruter et se refaire.

Pour lui, selon son système routinier, il croyait tout gagné si l’on prenait la capitale.

L’Histoire de M. de Ségur, œuvre d’une rhétorique souvent inspirée, toujours un peu déclamatoire, est elle-même un fait historique par sa date (1824). Elle vint au milieu du torrent des publications bonapartistes que Sainte-Hélène popularisait tellement.

Son succès fut marqué par la fureur du général Gourgaud et des autres séides de Napoléon[112].

[112] M. de Ségur, avant l’âge avait été comblé. Napoléon, l’ayant pris près de lui, lui avait confié des missions honorablement délicates, celle, par exemple, de recevoir la capitulation d’Ulm. Au bulletin de Somo-Sierra, il s’obstina à le nommer quoiqu’il fût absent, et à taire les jeunes Polonais et Montbrun, qui forcèrent le passage.

Napoléon aimait cette race de parfaits courtisans, connue par les succès mondains. Ségur ambassadeur en Russie près de Catherine, Ségur, ministre de la guerre, fit pour plaire à la reine sa célèbre ordonnance qui exigeait que tout officier fût de noblesse ancienne, prouvât quatre quartiers. Cela éloigna alors du service tous les officiers de fortune, entre autres Masséna. Nos vieilles gloires, les Fabert, les Chevert, eussent été de même écartées.

Que le jeune Ségur, si bien traité par lui, s’écartât du parti, et publiât un livre en apparence impartial qui relevât ses fautes, et la vaillance, le patriotisme de ses ennemis, cela fut agréable non seulement au parti rétrograde, mais à nous tous impartiaux. En y regardant de plus près, on peut apercevoir que l’auteur, en tenant compte des mérites des deux partis, en s’éloignant de la manière dénigrante des Anglais, de Kerporter, Rob, Wilson, critiques sévères de la Russie, en donnant aux nôtres ce qu’on leur doit, ne relève pourtant (jusqu’au sublime) qu’une chose, le dévouement patriotique de celui qui brûla Moscou.

Acte prodigieusement audacieux, s’il était vrai, comme le dit M. de Ségur, qu’on le fît à l’insu du czar[113] !