[113] Nous verrons cela démenti par Alexandre.
M. de Ségur, gendre de Rostopchine, alors réfugié en France, et comme exilé par la haine des Russes, a certainement pour but principal la réhabilitation, l’exaltation de son beau-père. Rostopchine, que nous avons tous vu à Paris, ainsi que sa dévote épouse, tâchait de s’étourdir et prenait grande part aux amusements de la vie parisienne, mais n’osait pas rentrer en Russie. Le livre de Ségur et son succès étaient certes très propres à aplanir les voies, à faciliter son retour, à laver sa mémoire.
Ce fut le but principal de l’auteur, dans ce brillant écrit.
Les grandes villes centrales appartiennent-elles uniquement au pays dont on les dit les capitales ? Non, et moins encore en Orient, à Kasan, à Damas, entrepôts pour les caravanes et tout le commerce d’Asie. Ce sont les grands asiles communs des nations. L’immense et riche Moscou avait ce caractère. Les Persans, les Tartares se croyaient là chez eux. Sa forteresse, le solide Kremlin, et ses murailles colossales donnaient aux commerçants nomades beaucoup de confiance, une idée rassurante de solidité.
On disait proverbialement : « Se sentir sûr comme au Kremlin. »
Moscou était une ville double ou triple. Outre ce Kremlin immobile, plein d’églises, d’édifices publics, il y avait une Moscou de cent mille âmes (les seigneurs et leurs serfs) qui s’en allait l’été ; puis, la Moscou marchande (de deux, trois cent mille âmes), qui restait toujours pour recevoir les caravanes, les acheteurs. Cela était ainsi depuis des siècles, depuis que les invasions tartares avaient cessé.
La Moscou fixe, orientale, des gros marchands, et la petite plèbe des jardiniers qui cultivaient dans l’enceinte même à l’abri des remparts et qui n’en bougeaient pas, c’était, on peut le dire, la ville. Les seigneurs et leurs domestiques ne faisaient qu’y paraître, se voir l’hiver, et faire leur sourde opposition à Pétersbourg ; ils retournaient l’été à leur véritable demeure, leurs splendides châteaux.
M. de Maistre, dans sa Correspondance, examine cette question bizarre : « Que ferait-on si le czar ordonnait de brûler la capitale ? » comme les Anglo-Portugais viennent de brûler chez eux tant de bourgades, pour arrêter l’armée de Masséna. Il ne répond pas à la question.
Un Hollandais, nommé Schmidt, vint proposer un ballon incendiaire pour foudroyer et brûler les Français. Après la bataille de la Moskowa, Rostopchine, nommé récemment gouverneur de Moscou, accueillit Schmidt, et pour lui faciliter ses opérations, l’établit au château de Repnine, ennemi violent des Français, et leur prisonnier d’Austerlitz.