A la Moscou marchande, fort effrayée, et si encombrée, qu’elle ne pouvait pas fuir, mais mourir là, on faisait croire qu’on livrerait encore une bataille pour la sauver.

D’ailleurs la ville entière avait foi au czar. Tout récemment, il y était venu, et il avait reçu de ce bon peuple des preuves d’amour inconcevables. C’étaient de vrais enfants, et ils avaient le cœur tendre et naïf de l’enfant pour un père chéri. Non seulement ils donnèrent pour la guerre tout ce qu’ils purent, et même au delà, mais ils voulurent toucher, embrasser les pieds de leur czar. Il avait été reçu dans un vaste jardin. Ils ébranlaient les grilles pour approcher. Il fallut les jeter par terre. On se précipita. Le souverain, le peuple, se confondirent comme dans un immense embrassement.

LIVRE VI
RUSSIE. — ALLEMAGNE. — FRANCE (1812-1815)

CHAPITRE PREMIER
DÉSASTRE DE MOSCOU. — DÉROUTE DE L’ARMÉE FRANÇAISE

Notre meilleure autorité sur ces événements est l’empereur Alexandre lui-même.

En parlant des furieuses résistances espagnoles, que, du reste, il admirait peu, il dit « que les Russes, dominés par le génie local, étaient peu propres à ces dévouements pour une grande patrie ».

Il a dit à Wilna : « J’ai fait brûler Moscou, et j’aurais brûlé Pétersbourg, si j’avais vu Bonaparte approcher ».

Il s’est vanté probablement en revendiquant cet acte exécrable, inutile. Car les Français restant à Moscou (si on l’eût épargnée) auraient péri faute de vivres.

L’empereur, n’ayant plus de cavalerie, et n’ayant pas avisé à se procurer des chevaux (chose si facile en Pologne, en Ukraine), devait mourir, et rester là comme un paralytique avec son invincible infanterie, qu’entouraient les Cosaques.

En brûlant Moscou, au contraire, on risquait de le délivrer, de lui faire prendre avant l’hiver la seule résolution raisonnable, celle de faire une prompte retraite.