Alexandre, un pur Allemand avec une éducation française, ne comprit pas, aima peu la Russie. L’admirable richesse de cœur de cette race, de ce génie tout spontané, si vaillant à la Moskowa, si touchant dans l’accueil que Moscou venait de lui faire à lui-même, le trouva peu sensible.

Il partagea la panique insensée des grands seigneurs qui (d’après de Maistre et les fous de l’émigration) croyaient que Bonaparte était la Révolution et qu’il l’apportait dans ses malles, qu’enfin les Russes étaient tout prêts à le comprendre, à commencer une immense jacquerie. Comme si l’opposition religieuse ne faisait pas une séparation, un fossé, entre eux et l’armée mécréante.

On fit croire sans doute à Alexandre que le fléau n’atteindrait guère, dans cette saison, que les marchands, la plupart étrangers, et que les quartiers pauvres, qu’enfin la ville proprement russe, qui n’est qu’en bois, serait bientôt refaite. C’était très vrai pour les maisons : un Russe, avec une hache, les construit si vite ! Mais les hommes, cent, deux cent mille pauvres, qu’allaient-ils devenir à l’entrée du terrible hiver ? Avant la destruction de deux cent mille Français, on allait tuer deux cent mille Russes !

Grand crime accompli pour faire croire aux bons Russes : « Que l’armée franco-polonaise avait brûlé Moscou. » C’est-à-dire pour créer des haines éternelles.

Kutuzow, nous voyant enfermés là à peu près sans cavalerie, put, à son aise, promener son armée tout autour, lui montrer le gouffre de flammes, dire : « Voilà l’ouvrage des Français ! » (16-20 sept. 1812).

C’était tout le contraire. L’empereur voulait sauver Moscou, et, d’abord, y avait défendu le pillage. Il n’osa persister ; en cela il servit son ennemi et se perdit lui-même. Car Moscou contenait encore des ressources qu’on aurait pu sauver de l’incendie. De plus, le paysan, qui, malgré les Cosaques, attiré par le gain, apportait ses denrées, ne vint plus dès qu’il vit cet immense désordre, où l’aveugle soldat le dépouillait lui-même, lui son salut, son nourricier.

L’empereur permit tout. Pourquoi ? Il savait que ces braves gens qui revenaient d’Espagne, — tout au moins les plus vieux, — n’étaient nullement contents de se voir traînés au bout du monde dans une expédition que chacun jugeait insensée. Cela le troublait fort, et il restait là, attendant toujours que l’empereur Alexandre, acceptant ses propositions, vînt le justifier. On l’amusait, en attendant l’hiver, par des pourparlers, des flatteries habiles. Quand on a un lion maladroit au fond d’une fosse, on le regarde, avec plaisir, mais on ne s’avise pas de l’en tirer.

S’il n’eût péri, retiré en Pologne, il eût bientôt recommencé. Wilson et les Anglais qui étaient dans l’armée russe ont rudement reproché à Kutuzow de n’avoir pas étranglé la bête féroce. Mais il faut songer que le Russe, qui avait perdu le meilleur de l’armée à la Moskowa, et se refaisait avec des recrues, la plupart à cheval, qui allaient et venaient, qui disparaissaient par moments, n’était pas sûr de ses soldats et presque toujours nous suivait de loin. Il avouait lui-même que, dans notre retraite, la seule vue des bonnets à poil horripilait les siens : Et, d’autre part, les nôtres, épuisés, affamés, sans force, s’effrayaient souvent beaucoup trop de la tempête, des hourrahs des Cosaques, qui ne les attendaient guère, s’ils s’arrêtaient. Ainsi, outre les dangers réels, la faim, le froid, la neige, il y avait, des deux côtés, une part terrible pour l’imagination.

Kutuzow, par deux fois, s’écarta au midi, pour défendre, disait-il, les plus riches provinces de l’empire, en réalité pour laisser à la faim et au froid le temps de faire leur œuvre, pour donner à la grande armée le temps de mourir.

Ségur, tant critiqué par les bonapartistes, a eu cependant pour eux de singuliers ménagements, par exemple, celui de supprimer le grand fait capital que ses prédécesseurs nous avaient conservé, la longue hésitation de Bonaparte après Miéro-Slavetz, et sa résolution de prendre la plus mauvaise route ; celle qu’on avait déjà dévastée, et où l’on était sûr de mourir de faim.