Moreau certainement ne s’en faisait aucun scrupule, croyant défendre la liberté du monde. Et Bernadotte avait à venger mille injures[117]. Leipsick fut ce qu’on peut appeler l’insurrection du genre humain. Il n’y avait jamais eu une pareille unanimité.
[117] Comme en 1809, lorsqu’il lui joua ce tour de l’appeler trop tard à la bataille pour le faire passer pour un lâche.
M. Lecomte me paraît avoir expliqué lumineusement cette immense bataille où Schwarzenberg voulait morceler l’armée alliée en cinq fractions presque impossibles à réunir. Disposition tellement absurde, qu’on aurait pu la croire dictée par Napoléon même.
L’empereur Alexandre crut, d’après Jomini, qu’il fallait grouper tout, en s’unissant à Blücher et à Bernadotte. Mais le czar ne put vaincre l’obstination de l’Autrichien qu’en le menaçant de se passer de lui, d’opérer seul avec ses Russes.
Le 18 octobre, les alliés, fortifiés par Bernadotte et Benigsen, accablèrent Napoléon. Si on eût cru Jomini, on eût occupé la seule route de retraite qui lui restait, et on l’eût pris lui-même.
Grand bonheur pour l’Europe et la France même, qui se fût épargné la double invasion et Waterloo.
Leipsick eut presque les effets d’une nouvelle retraite de Moscou. La jeune armée y fut désorganisée, brisée, détruite dans la poursuite ardente de l’innombrable cavalerie ennemie.
Cinquante mille Français couvrirent le sol ennemi de leurs cadavres.
CHAPITRE IV
CAMPAGNE DE 1814. — ABDICATION DE NAPOLÉON. — SA FÉROCITÉ POUR PARIS
Quelle assurance étrange avait-il donc, pour arriver à la frontière et dire : « Par deux fois j’ai perdu la France, à Moscou, à Leipsick. Un million d’hommes est mort. N’importe, me voici ! »