L’amour aussi de thésauriser, tant de millions entassés aux caves des Tuileries, cela sent aussi le Marane.
De Pradt dit à merveille ce caractère : « l’empereur est tout ruse, ruse doublée de force. Mais il attache plus de prix à sa ruse. Pour lui, triompher n’est rien ; c’est attraper qui est tout : « Je suis fin », m’a-t-il dit cent fois[118] ».
[118] Madame de Rémusat s’exprime à peu près dans les mêmes termes sur ses habitudes de mensonge, t. I., p. 105. A. M.
Voyons où aboutit cet homme fin, lorsqu’il revint seul à Vilna. La scène est si naïve, si évidemment vraie dans les moindres détails, qu’on jurerait avec certitude que le narrateur n’a pu, ni voulu ajouter.
« Mes portes s’ouvrent et donnent passage à un grand homme, qui marchait appuyé sur un de mes secrétaires. Un taffetas noir enveloppait sa tête, son visage était comme perdu dans l’épaisseur de sa fourrure. C’était une espèce de scène de revenant ; je le reconnais, lui dis : « Ah ! c’est vous, Caulaincourt ? Où est l’empereur ? — Ici ; il vous attend à l’hôtel d’Angleterre. — Où allez-vous ? — A Paris. — Et l’armée ? — il n’y en a plus, dit-il, en levant les yeux au ciel. »
« Je me précipite. J’arrive à cet hôtel, et je vois dans la cour une petite caisse de voiture, montée sur un traîneau fait de quatre morceaux de bois de sapin à moitié fracassé. Le Mameluck m’introduit dans une salle basse, les volets à demi fermés pour protéger son incognito.
« L’Empereur se promenait dans la chambre, enveloppé d’une superbe pelisse, recouverte d’une étoffe verte, avec de magnifiques brandebourgs en or. Sa tête était couverte d’une espèce de capuchon fourré et ses bottes étaient enveloppées de fourrures. « Ah ! monsieur l’ambassadeur ! » me dit-il en riant. Je m’approchai avec vivacité, lui dis : « Vous nous avez donné bien de l’inquiétude. Mais enfin, vous voilà ! » Tout cela d’un ton qui devait lui montrer ce qui se passait en moi. Le malheureux ne s’en aperçut pas.
« Je lui parlai de l’armée polonaise. « Comment ! dit-il, je n’ai vu personne pendant la campagne. » Je lui expliquai comment, en dispersant les forces polonaises, il avait rendu invisible une armée de 80 000 hommes.
« Au dîner, où il eut deux ministres[119], il disait en riant : « Du sublime au ridicule il n’y a qu’un pas. »
[119] Notez que c’étaient eux en partie qui l’avaient sauvé à la Bérésina.