« Et comme ils exprimaient leur satisfaction de le voir sauf après tant de dangers : « Dangers ? dit-il, pas le moindre. Je vis dans l’agitation ; plus je tracasse, mieux je vaux. Il n’y a que les rois fainéants qui engraissent dans les palais. Moi, c’est à cheval et dans les camps. Du sublime au ridicule, il n’y a qu’un pas. »

« L’armée est superbe. J’ai toujours battu les Russes. Je vais chercher 300 000 hommes. Tout ce qui arrive, n’est rien, c’est l’effet du climat, j’ai battu les Russes partout. (Tout cela d’un grand air de gaieté.) Je ne puis pas empêcher qu’il gèle. On vient me dire tous les matins que j’ai perdu 10 000 chevaux dans la nuit. Eh bien, bon voyage ! »

« Cela revint cinq ou six fois. « Ah ! c’est une grande scène. Qui ne hasarde rien, n’a rien. Du sublime au ridicule, il n’y a qu’un pas. »

« La conversation se prolongea ainsi près de trois heures. Le feu s’était éteint. Le froid nous avait tous gagnés. L’Empereur ne s’en était pas aperçu, se réchauffant à force de parler, et répétant deux ou trois fois : « Du sublime au ridicule, il n’y a qu’un pas. »

« Comme il allait partir et que chacun lui adressait ses vœux : « Je ne me suis jamais mieux porté, dit-il. Quand j’aurais le diable, je ne m’en porterais que mieux. »

« Cette conversation me frappa trop pour n’être pas bien sûr de l’avoir rendue avec la plus grande exactitude. »

Elle frappera tout le monde en effet, comme un exemple unique de la plus dure insensibilité.

Hélas ! ce grand naufrage de 300 000 hommes perdus, ensevelis sous la neige, c’était bien autre chose qu’une seule armée ; c’était un monde, les restes de la réquisition, de la conscription de vingt années ; autrement dit la France héroïque, victorieuse du monde, qui conduite par sa foi aveugle, était venue mourir, s’enterrer là. Tout ce qui restait de nos armées républicaines, de celles d’Italie, d’Égypte, d’Allemagne, réunies toutes ensemble pour cette catastrophe commune ! Et sur ce cataclysme, ce naufrage d’un monde, pas une larme et pas un regret ! Ajoutez-y la France entière qui pleura tant d’années l’armée de Moscou. Dirai-je une chose étrange, mais certaine ; c’est que, trente ans plus tard, aux hôpitaux vivaient encore de vieilles mères qui attendaient leur fils et disaient : « Il va revenir ! »

Les Russes mêmes furent touchés de ces scènes funèbres, de ce désastre immense. Ils se souvinrent qu’ils étaient hommes et ils se trouvèrent trop vengés.

Il y eut un homme, (un homme seul dans l’humanité) d’un orgueil si féroce, qu’on le vit, pour échapper aux sifflets tant mérités par sa sottise, se retrancher dans un rire, une ironie abominable.