L’hôtesse qui survint, assurait que sans doute on allait massacrer, noyer Bonaparte. Pour mieux dissimuler, lui-même applaudissait.
Il imaginait par moments que les commissaires l’empoisonneraient peut-être, et ne voulait pas toucher à leur repas. Enfin ce qui était le signe d’un cerveau bien flottant à force de peur, c’est que, par moments, au milieu de ses pleurs, il parlait beaucoup, faisait l’aimable et le gentil, tout ce qu’un Gilles aurait rougi de faire.
On repartit à minuit, et un Russe, aide de camp du commissaire Schouvalow, voulut bien, pour le rassurer, endosser l’habit sous lequel il avait joué le rôle de courrier. Bonaparte alors se fit général autrichien en mettant l’habit blanc du commissaire Kohler, et par-dessus, le manteau du Russe Schouvalow ; Kohler l’avait dans sa voiture, et, pour éloigner toute idée d’étiquette, à sa prière sifflait, et faisait fumer son cocher.
Enfin, on rencontra deux escadrons de hussards autrichiens, qui l’escortèrent et finirent ses terreurs.
J’ai donné ce triste récit en faveur de ceux qui, comme Montaigne, se plaisent à noter les variations de la nature humaine. Elles sont fortes, mais nullement capricieuses. Et s’expliquent très bien physiquement[120].
[120] Chateaubriand, ici, est ridicule. Il en conclut que Bonaparte comme l’ange du mal, avait le double don de tromper en deux sens, d’être par moments petit, puis de s’étendre indéfiniment. — D’autres feront l’histoire plus médicale que passionnée de ses galanteries, assez tardives, mais sèches et terriblement égoïstes. La campagne, si active, de 1814, le laissa épuisé. De là la défaillance de Fontainebleau, la tentative d’empoisonnement (?). Et enfin, en Provence, cette peur ignoble de la mort. — Refait et raffermi à l’île d’Elbe, il y reprit un retour d’énergie pour la belle scène de Grenoble. Son bavardage immense de Paris semble l’avoir énervé de nouveau. Il fut fort indécis dans cette campagne si courte de 1815, et Bernard, son aide de camp, a affirmé que de bonne heure à Waterloo il quitta le champ de bataille et ne s’arrêta qu’à dix lieues.
LIVRE VI
RESTAURATION. — LES BOURBONS
CHAPITRE PREMIER
LA CHARTE. — LOUIS XVIII (1814)
Si les Bourbons, inférieurs à Bonaparte en tant de choses, avaient montré qu’ils ressemblaient tant soit peu à leur Henri IV par le cœur, on les eût tenus quittes du reste.
Leur rôle était plus facile qu’on ne l’a cru. La France, après ce règne terrible, avait faim et soif de bonté, était crédule aux moindres signes qui auraient pu l’indiquer. Des occasions solennelles se présentèrent, et froidement, maladroitement, les Bourbons les manquèrent toutes. La condamnation à mort de Ney, les fureurs royalistes du Midi, donnèrent ces occasions dont on ne profita pas. Mais surtout l’occasion si naturelle d’intervenir, de faire ménager le sang dans les affaires italiennes, espagnoles, où ces peuples nous tendaient les bras, espéraient dans l’intervention compatissante de nos rois.