Ce troisième volume donne le monde, surtout la France et Bonaparte, de 1800 à 1815, c’est-à-dire aux années sanglantes qui énervèrent le siècle dès l’origine, qui commencèrent des haines séculaires, et firent que la France, entraînée à des entreprises qu’en majorité elle repoussait, devint l’objet d’une défiance générale.
J’eus le malheur de naître et de grandir à cette époque funeste, et je puis dire que la France ne fut jamais dupe qu’à moitié de Bonaparte. Tous, en suivant des yeux le grand prestidigitateur dans les nuages où il se balançait, disaient toujours : « Cela finira mal. » — Même la grande armée le disait, en le suivant par honneur militaire.
La France, qui sous lui paraissait annulée d’esprit, existait pourtant en dessous. Et dès qu’il disparut (même sous le sot gouvernement qui suivit), elle se révéla avec une fécondité et un éclat inconcevables dans l’industrie, dans l’art, dans la littérature[1].
[1] Ce livre a été fait en partie de mes souvenirs. Mais je puis dire que le monde y a contribué, par l’obligeance de mes amis, depuis l’Angleterre jusqu’à la Russie. Que de remercîments je dois à MM. les bibliothécaires de Paris, Lausanne, Genève, Toulon, et spécialement à une bibliothèque trop peu connue, la Bibliothèque polonaise de Paris (île Saint-Louis, quai d’Orléans 6), dirigée par un grand artiste, M. Zaleski, auteur du bel Atlas des steppes tartares, où lui-même a vécu.
PRÉFACE
COUP D’ŒIL SUR L’ENSEMBLE DE CE SIÈCLE ET SON DÉCLIN RAPIDE.
Dès 1800, au berceau même du siècle, je veux prévoir ses âges, et même sa vieillesse, son déclin si visible aujourd’hui.
Ce siècle de grand travail et de notable invention eût mérité de se soutenir davantage. Pour moi, né avec lui, j’ai d’autant plus regret de le voir languir avant le temps.
Il ne s’agit pas seulement de la France, un moment abîmée par la chute si méritée du césarisme. Il s’agit du monde même, des peuples les plus prospères et triomphants.
L’Amérique, par exemple, sur laquelle nous placions nos vœux, et qui récemment s’est tirée si vite d’une si effroyable tempête, chaque année avec joie reçoit l’alluvion et le déluge immense des classes inférieures de l’Europe, qui sans cesse abaissent son niveau, et la ravalent comme race.
L’Allemagne a eu une grande joie d’orgueil, bien naturelle, croyant avoir conquis son unité. Mais cela à une condition très dure, celle de se resserrer dans la constriction prussienne qui exclut tout ce qui fut expansif, libre et grand dans la nature allemande.