Bonaparte, ayant couché à Ivrée, dut aviser s’il tournerait à droite ou à gauche. L’humanité, la reconnaissance, le patriotisme, lui conseillaient la droite pour sauver Masséna et Gênes, la France peut-être. Car qu’eût-il fait si Mélas, déjà maître du Var, eût suivi nos émigrés qui l’introduisaient en Provence ? Mélas eût été fort aisément à Marseille et à Lyon.

Quelle était la position de Masséna ? Horrible. On avait mangé tout, chevaux, chiens, chats et rats. Les soldats, se voyant abandonnés de la France, désespéraient, affaiblis par le jeûne ; ne pouvant plus se tenir debout, ils avaient obtenu de s’asseoir par terre pour faire leur faction. Pauvres Français ! ils mouraient en silence.

Il n’en était pas de même des Génois. Ce peuple criard, nerveux, convulsif, presque épileptique, ne mourait qu’avec un bruyant désespoir. Il fallait pour y résister un homme du pays, un homme de caillou, tel que Masséna.

Une si grande ville n’est pas, comme un fort, une garnison qu’on peut comprimer. Des scènes terribles avaient lieu. Ces Italiens avaient des morts théâtrales et tragiques sur le passage et sous les pieds de Masséna. Ils arrivaient parfois en processions de cinquante mille âmes. Il y en eut une, effroyable par la quantité des affamés qui se traînaient, et des quasi-squelettes qui arrivaient, effrayants de maigreur, faisaient claquer leurs os. A leur tête s’avançait un gros capucin criant : « Seigneur général, ayez pitié de la povera gente ! »

Masséna vit très bien que le père était Autrichien. D’abord il le regarda de l’air qu’ont les torrents de Gênes, gris, mornes, impitoyables…

Puis, le regardant mieux, il lui dit du ton caverneux d’un estomac profond et profondément vide : « Mon père, vous êtes gras ! » Le capucin frémit et se troubla.

Puis, redoublant avec cet air sauvage que son profil de loup à dents blanches rendait expressif : « Mon père, dit-il encore, mon père, vous êtes gras ! » Le capucin, tremblant, pâlit et recula, puis s’enfuit à toutes jambes en trébuchant sur l’escalier de marbre, et tout le peuple le suivit[11].

[11] Après Marengo, Bonaparte eut un mouvement de justice pour Masséna qui, en tenant dans Gênes dix jours de plus qu’il n’avait promis, donna le temps à Bonaparte de recevoir Lecourbe, Desaix et l’élite invincible de l’armée. Bonaparte lui dit : « Sans la défense de Gênes, point de Marengo. » Et cependant — Masséna, qui, avant la bataille de Zurich, eût été, sans Barras, victime des intrigues de Bernadotte, éprouva cruellement, après sa défense de Gênes, l’ingratitude de Bonaparte qui, même à Sainte-Hélène, le calomnia odieusement.

Moi qui ai tant de fois observé et décrit l’astuce des jésuites et leurs indignes tours, je trouve Bonaparte supérieur en scélératesse, contre l’homme qui en faisant réussir sa folle entreprise, l’avait porté au ciel dans l’opinion. Masséna avait reçu avec enthousiasme de tous le commandement de l’armée qui allait reconquérir l’Italie. Mais comme il connaissait son Bonaparte, se rappelait ses calomnies pour Rome en 98, il prit ses précautions, il publia le total des recettes et dépenses depuis qu’il commandait. Contre une telle publicité Bonaparte furieux n’osa employer son compère ordinaire Berthier ; il alla trouver le crédule Carnot qui, de tout temps, haïssait Masséna, comme la gloire du parti jacobin, et comme ami de La Réveillère-Lepeaux. Carnot eut la faiblesse de prêter son nom à une indigne accusation. Un secrétaire de Masséna, Morin (qui, naguère accusateur public, avait poursuivi un des frères de Bonaparte), fut accusé d’avoir fait des faux, « sans doute au profit de Masséna », puisque Masséna fut destitué (voy. Koch, t. IV, p. 337). On ne trouva nulle preuve contre Morin. Et Bonaparte fut quitte auprès de Masséna, en lui disant : « Je gronderai Carnot. » Le tour était joué.

Comment Masséna se résigna-t-il ? Par la grande espérance qu’on lui donnait en Orient. Voir plus bas.