Sans ces dix-huit mille hommes et celui qui les conduisait, Lecourbe, le principal héros du Saint-Gothard en 99, le plan audacieux de Bonaparte eût été impossible.
Ce n’était pas moins que de passer tous les cols des Alpes, surtout le Saint-Bernard, en un instant, et de fondre sur la droite des Autrichiens, surpris, tout occupés de Gênes et de l’invasion projetée de la France.
De telles surprises, qu’on peut espérer avec de fort petits nombres, étaient-elles possibles avec les soixante mille hommes que Carnot lui forma en vingt jours, et qui se trouvèrent à Dijon, à Lausanne, sous le nom fallacieux d’armée de réserve, piège grossier qui pourtant trompa les Autrichiens, tant la passion nous rend sourds et aveugles !
Bonaparte, de son côté, rêvait la conquête de l’Italie. Il se souvenait de l’effet merveilleux qu’avait eu à Paris la campagne du Tyrol en 96, où il traversa les Alpes orientales et où le rapide succès de Masséna le mit presque aux portes de Vienne. Cette fois, il se proposait un plan plus hasardeux ; traverser les grandes Alpes de l’occident, sans que l’ennemi s’en doutât, tomber sur lui, pendant qu’il regardait Gênes et la Provence.
Ce plan supposait dans le général autrichien Mélas une obstination prodigieuse et une obéissance illimitée aux Anglais, qui, payant la guerre et voulant Gênes à tout prix, le tiendraient là, et, à tout bruit entendu du côté des Alpes, lui diraient toujours : « Ce n’est rien. »
Le plan de Bonaparte, vraiment beau, poétique, supposait des chances compliquées, improbables.
Une surtout : que cette armée, jeune en grande partie, se trouverait au niveau de celles d’Italie et d’Égypte pour faire des miracles d’activité guerrière et de dextérité en chose si nouvelle, et contre un ennemi nouveau, formidable : les Alpes !
Eh bien, cela se fit. L’autre miracle, la prudence du général à tout prévoir ne se trouva pas au même degré.
Lorsque l’armée commençait à passer, et que Bonaparte, encore en Suisse, à Martigny, en attendait des nouvelles, on lui dit qu’on ne passait pas. Sur le versant italien, un fort défendait le passage. Il en est ainsi sur toutes les routes du Piémont. Elles sont toutes célèbres par les efforts qu’ont faits jadis nos armées pour les prendre. Ce fort, celui de Bard, avait été mal reconnu. Bonaparte finit par y aller lui-même, mit une batterie sur une hauteur qui était en face, ce qui avança peu, car le fort tint encore plusieurs jours. On passa donc sous son feu, mais rapidement, en garnissant de paille les roues des caissons et des lourdes voitures.
On se trouva en Piémont, et sur la route pour aller secourir Masséna. Il avait promis de tenir dans Gênes jusqu’au 24 mai. Il tint dix jours de plus, sans vivres, dans une horrible détresse, et, par sa persistance, sauva Bonaparte en retenant les Autrichiens, qui auraient été sans cela libres à temps pour recevoir nos Français divisés, les sabrer, corps par corps, à chaque débouché des Alpes. Car les uns arrivaient par le Simplon, d’autres par le Saint-Gothard, etc.