Il était nécessaire que Bonaparte se relevât par une guerre, une bataille heureuse et solennelle qui pour longtemps saisît tous les esprits. Il avait dit : « Il faut risquer le tout pour le tout. »

L’occasion ne s’en présentait que trop. Les Anglais, à qui nos royalistes avaient donné tant de fausses espérances sur Bonaparte, se voyant trompés, avaient fait un grand effort d’argent, et couvraient la mer de vaisseaux, croyant déjà tenir Gênes, Toulon, Marseille. D’autre part, le monde du Danube, le monde austro-hongrois, extravasé en Italie, serrait Gênes et déjà le Var. Si Gênes était lâchée par nous, la Provence et le Rhône bientôt seraient envahis. La panique était grande dans tout notre Midi parmi les patriotes, les acquéreurs de biens nationaux, pour qui l’invasion eût été le signal d’un massacre. Ils regardaient vers Gênes, où Masséna, avec dix-huit mille hommes, tenait de sa main héroïque, obstinée, l’ancre de salut de la France. S’il lâchait, tout était fini…

On le connaissait bien, du reste, et, quoi que Bonaparte eût fait pour le déshonorer en 98, et quoiqu’il l’eût joué misérablement en brumaire (99), on pensait qu’il tiendrait à Gênes tant qu’il pourrait donner au soldat un morceau de pain.

Ainsi le grand espoir de celui qui venait de tuer la république était dans le héros républicain, et en deux hommes qui avaient aussi à se plaindre de lui : Moreau, Carnot.

Moreau, qu’il avait avili, le constituant en brumaire geôlier du Directoire.

Carnot, son protecteur, envers qui il se montra si ingrat en fructidor, Carnot se laissa faire ministre de la guerre[10]. Et il fit plus ; il alla trouver Moreau à l’armée d’Allemagne, obtint de lui que, au milieu de ses succès, il risquât de les interrompre en prêtant dix-huit mille hommes à l’armée d’Italie. Ainsi Carnot, ainsi Moreau, assez faibles républicains, aimaient tellement la France, qu’ils étaient prêts à lui faire les plus grands sacrifices.

[10] Pour augmenter l’effet du miracle qu’on préparait à Bonaparte, on suppose d’abord un miracle préalable, celui d’une grande armée, organisée sur le champ. Mais où étaient donc les vainqueurs qui avaient frappé les deux grands coups sur la vaillante et fanatique armée russe, sur l’armée anglaise si exercée. « Les soldats, dit-on, étaient sans armes, sans habits, sans approvisionnements… »

Sans doute Berthier, excellent secrétaire pour une volonté absolue, mais mauvais et prodigue administrateur, avait pu, depuis le 18 brumaire, désorganiser ces armées victorieuses. Carnot fut habile pour refaire en vingt jours ce qu’on appelait l’armée de réserve, une force de cinquante mille hommes, qui, venue de Hollande, de Vendée, de Paris, se réunit sans bruit à Dijon et en Suisse, et que les Autrichiens croyaient devoir se diviser entre l’armée d’Allemagne et celles d’Italie, entre Moreau et Masséna.

Tout récemment Bonaparte avait dit dans sa constitution que les consuls ne sortiraient pas du territoire de la république, voulant faire croire que lui Bonaparte resterait à Paris, et sans doute ne ferait plus la guerre. L’armée de réserve fut nominalement sous Berthier.

Jamais les coalisés n’avaient eu plus d’espérance. Nos royalistes, joués par Bonaparte dans la surprise de brumaire qu’ils avaient crue naïvement faite pour eux, et, d’autre part, comprimés en Vendée, en revanche se croyaient sûrs du Rhône, de Marseille, et, voyant les Autrichiens déjà en Provence et sur le Var, auraient livré Toulon pour la seconde fois. Les flottes anglaises tenaient toute la mer. L’obstacle unique, le grand poste qui les arrêtait, était la seule ville de Gênes, défendue par Masséna avec sa petite armée. Toute la pensée de l’Europe était à Gênes, entourée d’une mer d’ennemis.