Emma exigeait des supplices et les ordonnait à Nelson. Les prisonniers français, malgré une capitulation, y auraient passé sans l’amiral de la flotte russe, qui ne le permit pas.

Alors les deux sanguinaires femelles se donnèrent le plaisir de tuer les grands patriotes de Naples, l’élite de l’Italie, et elles le firent lâchement, non pas sur la terre italienne, mais sur les vaisseaux anglais, à la vergue de Nelson.

Au reste, celui-ci agissait comme un homme ivre, étranger à l’Angleterre, n’obéissant même pas à ses chefs, qui l’envoyaient ailleurs, disant qu’il resterait à Naples pour protéger la reine (juin 99).

Les succès passagers de Souvarow, sans résultat comme ceux de Championnet qui avaient précédé, pourront être racontés par d’autres. Souvarow, après Novi, où notre Joubert fut tué, se trouvait bien haut dans la gloire, le héros des Russes, et celui du parti rétrograde dans toute l’Europe, lorsque, mal secondé des Autrichiens, il eut de Masséna sa sanglante défaite de Zurich. Cette bataille multipliée, qui se donna sur tant de théâtres différents, ne peut être comprise sans cartes et sans les commentaires des historiens militaires.

Tous disent que le héros barbare s’y montra grand autant que le nôtre fut habile. Dans cette extrémité où il avait contre lui la faim, les neiges, les Alpes impitoyables qui, de tous côtés, fermaient le chemin, on raconte qu’il dit aux siens : « Creusez ma fosse, je n’irai pas plus loin. Je veux mourir ici. »

Cela toucha les Russes. Ils tinrent ferme, emportèrent leur vieux général, et malgré leurs pertes énormes, ils franchirent ces défilés terribles et se retirèrent pas à pas.

CHAPITRE III
CAMPAGNE DE MAI 1800. — PASSAGE DU GRAND SAINT-BERNARD. — FAMINE DE GÊNES. — MASSÉNA ABANDONNÉ

Bonaparte, déjà maître de nos destinées, pensait, et avec assez de vraisemblance, qu’un gouvernement enlevé par surprise ne pouvait être gardé que par des surprises continuelles. Il fallait tenir la France dans cet état de demi-rêve où, voyant des choses naturelles, sans en bien saisir les causes, elle se dit : « Je ne comprends pas. »

Ce faiseur de miracles, issu de la superstition d’une Corse, pleine de foi en la bonne aventure, en resta là toute sa vie, fidèle à son génie de grand faiseur de tours, et terrible à tous ceux qui y regardaient de trop près.

Il y parut après brumaire, où Frotté paya de sa vie d’avoir osé s’amuser du héros, de l’instant de faiblesse qui faillit le rendre ridicule.