Naples, et ce qu’on appela jadis la grande Grèce, outre l’art, a aussi ses côtés sérieux, le génie juridique, métaphysique ; c’est le pays d’Archytas, Archimède, Pythagore, Vico, etc. Au XVIIIe siècle, les Italiens, disciples de nos philosophes, n’en eurent pas l’ironie, mais une extrême douceur qui attendrit quand on pense à leur sort. Et avec cela un très rare équilibre, une harmonie de caractère merveilleuse[8].
[8] Elle apparaissait bien frappante dans un jeune homme qu’ils élevèrent, qui ne put remplir son destin ; je parle de Paoli, qui, aux yeux des Anglais tout comme des Français, sembla un idéal de la perfection humaine. Dans son pays de contrastes sauvages, quelle patience résignée, quelle force de douceur il montra !
L’Italie n’exerça sur lui d’autre vengeance que sa séduction. Elle le fit connaître dans sa brutalité sauvage et dans sa violence comprimée jusque-là.
L’expédition du roi de Naples et de son général Mack à Rome, se portant comme libérateurs de l’Italie est une chose burlesque sur laquelle tous se sont égayés ! Nelson, alors à Naples, put voir en ce moment qu’il y avait en réalité deux villes en une, absolument contraires, et qu’indépendamment de la plèbe du port, dévote et corrompue, une grande ville civilisée existait, fort opposée à la ville barbare.
Toutes contraires que fussent les deux villes, celle d’en bas regardait ce que faisait l’autre, et quand elle la vit éloignée de l’Anglais, elle-même s’en éloigna. Nelson se trouva seul.
Une poignée de Français sous Championnet était près de Rome, et sans difficulté défit la grande armée de Mack. Le roi s’enfuit des premiers, et Mack, menacé au retour par les lazzaroni, fut heureux de trouver refuge au camp même de Championnet. Le roi et son trésor, la reine, furent amenés par Emma sur les vaisseaux de Nelson, qui les mit en sûreté à Palerme.
Là, on put voir la douceur italienne parfaitement d’accord avec la générosité française. Quand à leur tour, les vrais Napolitains furent maîtres avec leurs amis les Français, tout fut ménagé, respecté. Championnet, ne recevant rien de la France et forcé (pour nourrir les siens) de rançonner Naples, n’en était pas moins adoré.
La scène changea fort, lorsque d’une part les Anglais, d’autre part les brigands de la sauvage Calabre, lancés par le cardinal Ruffo, ramenèrent dans la ville la reine avec Emma, son mignon sanguinaire. Celle-ci brûlait de se venger des moqueries que les dames italiennes faisaient d’elle et de ses services honteux près de la reine. Les bustes que nous avons de celle-ci effrayent par un mélange d’expressions vicieuses et furieuses que n’ont pas ceux de Messaline.
Naples eut alors un cruel carnaval de désordres, de violences, où la différence des races ajoutait des contrastes hideux. On vit des marins anglais, protestants, associés aux brigands fanatiques offrir à l’amiral dans des paniers de fruits des têtes de républicains[9].
[9] Voy. le Nelson de Forgues, qui résume les documents anglais.