Leur tyrannie sur mer, leurs violences aux Indes et dans tant de pays lointains contrastent avec les habitudes singulièrement régulières, ordonnées, que prenait l’Angleterre industrielle d’alors. C’est que, dans ce pays de grands contrastes, des mœurs et une vie différente avaient en réalité créé deux peuples différents, dont le second, sur la mer et dans des régions peu connues, gardait une violence sauvage.

L’idée de pouvoir tout les enivrait, et leur arrogance ne s’adressait pas seulement aux Indiens, mais à tous ceux qu’ils rencontraient en mer. Malheur aux peuples faibles et désarmés sur lesquels les Anglais avaient si facilement l’avantage qu’on n’a ailleurs qu’à force de courage et de luttes mortelles ! malheur aux petites nations européennes, qui, devant un vaisseau anglais, étaient obligées de venir se soumettre à des visites humiliantes, et souvent à mille avanies ! Tout cela sous le prétexte de la sûreté de l’Angleterre, mais exercé également dans les mers les plus éloignées.

Nous avons vu de même que la nécessité de recruter, de garder à tout prix des armées dans des climats mortels et naturellement corrupteurs comme celui de l’Inde, impliquait non seulement des dépenses et des exactions effroyables, mais beaucoup de licence en choses qui choquaient le plus les indigènes. J’en ai parlé surtout dans une note du t. II. Ces bacchanales militaires jusque dans les tombeaux, ces nocturnes banquets dans des lieux révérés, la cavalerie prenant pour ses étables le vaste sépulcre d’Akbar, toutes ces orgies se répétaient presque en Europe aux fêtes effrénées qu’on donna à Nelson sur les ruines antiques des villes ensevelies que l’on déterrait près de Naples.

Les portraits, et surtout une admirable représentation en cire, montrent Nelson fort petit, l’air rogue et dur, ce qui est rare chez les vrais héros.

Il était fils d’un ministre, et il resta toujours un parfait anglican. A Aboukir, ayant reçu une blessure qu’il croyait grave, il appela les secours spirituels, mais très expressément ceux d’un chapelain de son église.

Puis, tout à coup, à Naples, il subit une étrange métamorphose.

On a cent fois conté cette scène, si l’on veut pittoresque, mais en réalité honteuse et déplorable.

Au milieu de l’étourdissement de son bruyant triomphe, il tomba au piège le plus indigne, pris par une fille, Emma, qui était connue dans la prostitution par une exhibition publique. Elle avait quarante ans ; c’était une grosse femme, belle encore. Ses formes, rapprochées de l’antique, avaient plu à l’antiquaire Hamilton, un Écossais bouffon, qui trouva plaisant de l’épouser (quoique ambassadeur d’Angleterre). Elle avait du talent pour la mimique, et le prouva, en jouant à l’arrivée de Nelson une scène d’admiration, d’amour pour le héros, exagérant ce rôle jusqu’à se trouver mal et tomber dans ses bras. Il fut pris, la suivit comme un dogue suit son maître. Fort sage jusque-là, il fut d’autant plus fou. Dans cette chaîne honteuse, comme un aliéné, il écrivait son bonheur à tout le monde, même aux lords de l’amirauté, ce corps de vieux marins, qui durent ne rien comprendre à ce dégradant esclavage.

On ne voit pas moins dans les lettres de Nelson le mépris que le rude marin rendait à l’Italie en échange de son accueil, et comment il jugeait ce peuple ingénieux. Il se montre indigné des mœurs de Naples, la méprise profondément.

Il ne sait pas que la corruption de ces grandes villes du Midi, mêlée d’art, même de haute culture est moins dégradante pour l’âme que l’obscure et boueuse corruption du Nord, les vices des barbares.