[15] Joséphine l’accusait d’avoir séduit ses sœurs. Madame de Rémusat, t. 1, p. 204.
Bientôt il fallut que toutes ces femmes fussent reines : Caroline le fut de Naples, Pauline de Saint-Domingue, enfin Hortense de Hollande.
Ceux qui ne voyaient que les actes extérieurs de Bonaparte, sa prodigieuse activité, ne soupçonnaient pas que sa famille l’occupât plus que la France et l’Europe. L’ambition de ces femmes, qui voulaient des trônes, celle de ses frères, qui, le voyant sans enfants, rêvaient sa succession et l’hérédité, lui créaient mille tiraillements. De Marengo à la paix d’Amiens et au départ de Pauline pour Saint-Domingue, il couva une maladie qui éclata quand Pauline partit[16].
[16] Bourrienne, Mémoires.
Son teint cadavéreux, jaunâtre (non pas du beau bistre italien), déjà le marquait, ainsi que de vives souffrances, qui obligeaient parfois son secrétaire de le soutenir, même pour traverser un corridor. Était-ce le cancer à l’estomac qu’il tenait de son père et qui lui-même l’emporta ? était-ce la maladie de peau si commune au pays de sa famille maternelle (Sartène), maladie qu’en cette année, plus occupé de femmes, il aurait refoulée par des médicaments ?
En 1800, après Marengo, il n’était pas malade encore, mais violemment surexcité par tant de passions, tant de projets. Arbitre de l’Europe, il se montra tout autre, un nouveau Bonaparte, atroce et furieux. Une bête cruelle sembla rugir en lui. Le tyran apparut.
Il quitta ses habitudes dissimulées et montra tout à coup ce qu’était le nouveau gouvernement, sans loi, sans garantie. Chacun vit la chaîne de fer.
D’abord il s’était proposé d’être l’arbitre des partis. On sait le mot : « Qu’il n’y ait plus ni jacobins, ni modérés, ni royalistes mais partout des Français. » Mais en réalité, né royaliste, il restait royaliste. Après avoir frappé dans ce parti Frotté, un ennemi qui l’avait insulté, il n’exécuta guère ses menaces sur la Vendée. Les royalistes n’avaient pas à se plaindre. Il leur avait donné, non le roi, mais la royauté, le gouvernement monarchique qu’ils désiraient, et peu à peu leur rendait les biens non vendus.
Sa vraie querelle n’était qu’avec la république et les républicains. Il les avait trouvés victorieux en Hollande et en Suisse, faisant reculer l’Europe, et par un lâche tour il avait fait l’escamotage de brumaire.
Voilà ce qu’il savait, et il se rendait cette justice que, de ce côté, un bon coup de poignard lui était dû.