Un Italien, le sculpteur Ceracchi, qui avait fait pour le Directoire un beau buste de Bonaparte, était revenu de son enthousiasme pour lui comme en revinrent aussi le grand musicien Beethoven et bien d’autres. Ceracchi et ses amis, prévoyant peut-être le sort réservé à leur patrie, parlaient fort de la nécessité de tuer le tyran. Un nommé Harel avertit le secrétaire intime Bourrienne de ces propos. Et Bonaparte fit donner aux conjurés de l’argent, des armes, au lieu de tout arrêter. Il voulut les enfoncer dans leur complot, et dans leur ruine.

Leur affaire n’était pas terminée lorsqu’éclata (24 décembre 1800) la machine infernale.

Bonaparte se rendait au théâtre. Il échappa, entra dans sa loge, se contint, parut calme. Mais dès qu’il fut rentré chez lui, il laissa partir sa fureur, désigna les coupables par les noms de jacobins, de septembriseurs. Fouché et d’autres lui remontrèrent en vain qu’il fallait d’abord connaître les coupables avant de les nommer… Les dispositions qu’il avait à l’épilepsie le rendaient terrible en ces moments ; ses yeux de plomb, qui ordinairement étaient ternes, semblaient une vitre, s’illuminaient alors de lueurs sinistres. Et il répétait d’une voix stridente : « Septembriseurs, et massacreurs. »

Fouché n’était pas rassuré. Les souvenirs de Lyon et de Nantes pouvaient faire croire qu’en défendant les jacobins, il plaidait pour lui-même. Il avouait à Bourrienne qu’il croyait le consul dans l’erreur, mais ne pouvait rien prouver. Alors, par peur, il se soumit lâchement, et dans un rapport accusa aussi les jacobins, disant : « Tous n’ont pas pris le poignard, mais tous en sont capables. »

Voilà Bonaparte content. Hypocritement il dit aux douze maires de Paris : « Tant qu’ils n’ont attaqué que moi, je me suis remis aux lois. Maintenant ils ont mis en danger Paris même, il faut les frapper. »

Ainsi plus de garantie et plus de lois. Un simple arrêté du consul, confirmé par le Sénat, déporte cent trente personnes. Tous embarqués.

Leur déportation fut au fond de l’Océan. Car presque tous périrent dans une tempête.

Les deux seuls qui montèrent sur l’échafaud, avec Ceracchi et ses complices, ne les connaissaient pas.

Bonaparte enfin, averti, éclairé sur les véritables auteurs du complot, les royalistes, n’arrêta rien et dit : « N’importe j’en suis débarrassé. »

L’insolente férocité qu’il montra dans cette affaire, et qu’il n’étala jamais au même degré, préférant à l’ordinaire des formes plus adroites et plus astucieuses, s’explique par un paroxysme d’orgueil qui lui était venu.