[36] Cette singulière faculté n’a encore été ni notée, ni observée sérieusement.

Watt naquit dans le comté d’Aberdeen, peu pittoresque, agricole, et, quoique si près de la mer, étranger à la marine. Il n’eut nulle envie de voyager, resta tout entier à la réflexion.

Son bisaïeul, un cultivateur, en combattant pour les Stuarts, sous Montrose, fut tué et ses biens confisqués. L’enfant semblait être de ces temps-là ; il savait toutes ces batailles, toutes ces aventures, et les racontait avec un charme si grand, qu’on passait les nuits à l’écouter. S’il n’eût été Watt, il aurait été Walter Scott. Le célèbre romancier dit lui-même combien il fut impressionné de ses récits.

Son grand-père, recueilli par des parents éloignés, fut mathématicien, enseigna les mathématiques pour la navigation. Notre Watt tint de lui, et, dès six ans, cherchait ses amusements dans la géométrie.

Les fils de ce grand-père suivirent sa profession. L’un d’eux fabriquait des instruments pour la marine. C’est ce qu’essaya de bonne heure son fils, James Watt, le grand inventeur, qui, sans cesse, montait, démontait ses jouets ; l’un n’était pas moins qu’une petite machine électrique qu’il avait construite.

Ainsi, la vie, les aptitudes de tous ses parents antérieurs revenaient dans cet enfant singulier, et il avait pour tout des germes, des commencements, comme une espèce de seconde vue qui le dispensait presque d’apprendre.

Comme malade, il aimait, dévorait les livres de médecine, et même en cachette fit de l’anatomie. Sur les rives du lac Lomond, il devint minéralogiste. Puis il analysa les minéraux, se fit chimiste, il fut frappé de voir à quel point l’air chaud et élastique, s’étendant, devient une force puissante : il était sur la voie de sa découverte.

Mais, avant tout, il voulut avoir un métier. Il alla à Londres. On n’y voyait pas bien les Écossais, depuis le ministère de lord Bute. Il n’y resta qu’un an, retourna à Glascow ; mais là, autre difficulté. Les ingénieurs de cette ville le regardaient, le traitaient comme Anglais, refusaient de le recevoir. Il fallut que l’Académie, alors si glorieuse par Adam Smith et autres inventeurs, l’établît dans un local à elle, une petite boutique où il construisait et vendait des instruments de mathématiques. Le soir, on s’y rassemblait volontiers pour l’entendre. Et l’échoppe devint célèbre. Ceci rappelle que Christophe Colomb, à Gênes, eut d’abord aussi une boutique de livres et de cartes de géographie.

Sa découverte date de 1769. Mais n’ayant pas réussi dans la première association qu’il fit pour l’exploiter, il eut la patience, l’incroyable courage d’attendre dix années, de changer de carrière, et comme ingénieur, de creuser un canal (au lac Lomond) rival du canal Calédonien, puis un autre canal pour porter la houille à Glascow. Enfin, en 1774, il revint à sa découverte, s’associa avec un exploiteur de grande intelligence, Bolton ; et d’abord la machine servit à l’épuisement des eaux dans les mines de Cornouailles, qui donnaient en retour le tiers du charbon économisé. Enfin Watt transforma sa machine en un moteur universel.

Mais là encore il eut plusieurs difficultés. Dans la chambre des Communes, plusieurs faisaient obstacle pour la continuation de son brevet, entre autres le célèbre Burke. Il eut sept années de procès où tantôt on lui disputait son invention, tantôt on prétendait qu’elle était préjudiciable aux ouvriers. Ces procès l’irritaient, le détournaient et l’avaient obligé de devenir légiste. Parmi ces contrariétés sa femme mourut, et le plus aimé de ses fils. Il en resta inconsolable, et se retira en 1798, cédant son brevet à l’un de ses fils, qui, avec l’associé de son père, créa la célèbre manufacture Watt et Bolton.