Une partie, peut-être la plus curieuse de cette grande ère, nous est cachée : comment cet homme ingénieux et patient, aussi fort au point de vue moral que dans les choses mécaniques, se créa-t-il le monde d’auxiliaires qui, sous lui, purent réaliser ses conceptions ? Origine féconde de ce grand peuple d’ouvriers laborieux, consciencieux, qui surtout pendant trente années ont fait la supériorité de l’Angleterre, sa royauté industrielle sur le monde.


En 1798, ce grand résultat n’était pas visible encore, et sans doute Malthus, qui alors publiait son livre désolant, crut que la nouvelle invention, diminuant le travail, ôterait le pain à l’ouvrier et ne serait qu’une augmentation de misères. Les salaires crûrent sans doute pour ceux qu’on employait. Mais l’établissement des usines, qui travaillaient avec ces grandes machines, supprima peu à peu la petite industrie des tisserands, le travail en famille, si regrettable[37]. A Leeds, par exemple, il y avait quatre mille petits ateliers qui durent disparaître.

[37] Les détails sur l’ancienne industrie de la laine, qui fut la principale du moyen âge, se trouveront dans le grand et important ouvrage que M. Jules Quicherat doit publier sur ce sujet, et pour lequel il n’épargne ni soins, ni temps, ni voyages coûteux. — La savante Miss Toulmins Smith a publié, en 1860, les ordonnances relatives à ce métier, recueil préparé par son père. — Enfin, M. Brentano fils a fait, sur les English Gilds, un livre plein de recherches instructives. Cependant il néglige les passages si connus des chroniques, où l’on voit les efforts que faisaient les Anglais pour attirer l’ouvrier étranger. — M. Quicherat, dont l’autorité est si considérable, croit, comme moi, que l’industrie anglaise se recruta surtout dans les émigrations du continent.

Quoi qu’il en soit, on ne peut comparer ces inconvénients passagers avec le bien universel qui résulta du système nouveau.

La machine qui promettait une si grande économie de la main d’œuvre paraissait renvoyer l’ouvrier. Mais elle augmenta tellement la fabrication par le bon marché tout nouveau qu’elle mettait en chaque industrie, que des masses d’ouvriers y trouvèrent leur compte, eurent des salaires élevés (comme ouvriers du fer, mécaniciens, etc.), même les ouvriers primitifs, tisserands, filateurs, que la machine semblait surtout déposséder, furent employés aussi dans le nouveau système, où la fabrication exigeait encore, en mille choses secondaires, l’assistance de la main humaine.

Ces avantages tournèrent au profit de la famille. Beaucoup se marièrent, qui dans l’ancien système ne l’auraient pu, seraient restés compagnons et célibataires.

Le prix du vêtement et des outils en tout genre baissa tellement que les peuplades les plus pauvres purent se vêtir, avoir des instruments pour commencer quelque industrie. L’Angleterre, ce grand atelier, donna lieu à la création de milliers d’ateliers sur la terre.

La paix d’Amiens négociée depuis mars 1802 et conclue en octobre ; d’autre part, la paix de Lunéville ou d’Allemagne, en dispensant l’Angleterre de soudoyer l’Autriche, lui permit d’employer son argent dans les manufactures. De là ce miracle de production.

Le globe entier en fut pour ainsi dire renouvelé.