Il était de bonne humeur et faisait jouer des comédies à la Malmaison par Bourrienne, le peintre Isabey et autres de ses familiers. Il voulait être aimable. Et, repoussant le chef-d’œuvre d’Houdon[39], il confiait son effigie au gracieux Canova, un peu fade, qu’il faisait venir tout exprès d’Italie. Mais son artiste favori était le gentil Isabey, l’homme d’Hortense et de Joséphine.

[39] Un jour passant dans la galerie où était le buste, il le tira par le nez et s’en moqua disant : « Il est bonhomme, il est bon homme. »

Il l’a représenté deux fois dans ces portraits célèbres et si souvent gravés, se promenant à pied dans le parc de la Malmaison, et passant la revue au Carrousel. Il est à cheval, ce qui lui va mieux, car les Bonaparte ayant les cuisses et les jambes courtes, ne font bien qu’à cheval.

Là il est dans sa gloire, entouré de son auréole, de ses invincibles généraux sur leurs fougueux coursiers et l’épée nue.

Dans ces occasions, la triste Joséphine était en seconde ligne. La reine du jour était sa fille Hortense, qui venait d’épouser Louis, bientôt roi de Hollande. Joséphine l’avait voulu ainsi pour diviser la ligue des frères contre elle, qui lui faisait craindre un divorce. Cette situation singulière de la famille du Consul et la faveur d’Hortense si visible était malignement dénoncée aux journaux anglais, qui prétendaient que la nouvelle mariée était déjà accouchée[40].

[40] Grande fureur de Bonaparte, qui, pour les réfuter, dit Bourrienne, donna un bal tout exprès.

A part l’infamie, le scandale, il y avait une contradiction bizarre dans la situation. Ce restaurateur des autels, qui, à ce moment même, chassait de Notre-Dame le clergé républicain pour y mettre le clergé du pape, l’homme que les nouveaux curés nommaient : Christ de la Providence — celui-là (selon le bruit public) — déshonorait son frère et sa belle-fille.

La chose est incertaine, mais ce qui la fit croire, ce fut la longue dispute qu’il soutint contre toute sa famille, pour faire son héritier cet enfant qu’on disait de lui[41].

[41] Miot, t. II, donne là-dessus les plus grands détails.

Ces scandaleux caprices, renouvelés des tyrans de l’antiquité, étaient partout affirmés, répandus par ses ennemis, pour montrer qu’en morale comme en politique, cet esprit tyrannique s’affranchissait de toute loi[42].