Il aurait pu avertir Condé. Mais, en même temps l’arrestation s’était faite : un régiment de gendarmes l’avait enlevé, amené à Strasbourg, à Paris. Bonaparte ne l’attendait pas si tôt, n’avait pas donné d’ordre, de sorte qu’il y eut presque un jour entre son arrivée à Paris et sa translation à Vincennes. Bonaparte ne consulta personne ; sa femme seule put intercéder ; il fut inflexible. Il écrivit ce jour-là plusieurs lettres, s’enferma jusqu’à ce que tout fût fini, irrévocable, irréparable.
Certes, on ne pouvait dire qu’on eût pris Enghien en flagrant délit. Il était hors de France, dans la situation de tant d’émigrés qu’on laissait rentrer tous les jours. D’ailleurs s’il était coupable, en relation avec Cadoudal, Pichegru, on devait s’en éclaircir, au lieu d’user contre lui seul d’une précipitation sauvage.
Mais l’instinct du corse, s’éveilla dès qu’il vit la proie dans ses mains. Il lui donna des juges militaires, des colonels de la garnison de Paris. Ces officiers, habitués à voir fusiller des chouans et des émigrés, n’y firent nulle différence. L’un d’eux était Hullin, l’un des vainqueurs de la Bastille, et commandant de Paris, homme pourtant fort humain puisqu’il exposa sa vie en voulant sauver le gouverneur de Launay, et, par un grand courage, lui mettant son chapeau.
Le prince n’écrivit pas, mais dit qu’il voulait parler au premier consul. On avertit Réal qui avait alors la police. Il dormait, fatigué et avait donné ordre qu’on ne le réveillât pas. L’exécution eut lieu au petit jour, selon la loi, à six heures du matin, sous les yeux de Savary (Rovigo), envoyé tout exprès.
Cette précipitation barbare était inepte. Bonaparte en l’ordonnant, avait travaillé contre lui. C’était un de ces accès de férocité dont il n’était pas maître, comme celui qu’il avait eu en apprenant la noyade des cent jacobins condamnés à tort pour la machine infernale. Il s’écria : « N’importe, j’en suis débarrassé. »
Il avait tout à gagner à ce qu’on dévoilât par ordre, la persistance des ténébreux complots anglais, l’envoi de Cadoudal, homme d’exécution, et le débarquement tenté, manqué du duc de Berry. On pouvait croire sans trop de peine que le duc d’Enghien serait arrivé en cadence.
L’homme qui avait le plus à craindre la lumière dans ce procès et qui risquait d’être submergé dans la boue était certainement Pichegru ; tant de fois convaincu de trahison contre sa propre armée, et déjà gracié en fructidor pour sa trahison autrichienne, il n’était revenu que pour mieux mériter la mort par sa trahison russe. Chaque année l’avait enfoncé, enterré au dixième cercle de l’enfer et de la honte. Il n’avait qu’un moyen de fuir son jugement, c’était de s’étrangler. C’est ce qu’il fit (16 avril 1804) dans l’espoir qu’on imputerait sa mort à Bonaparte[50].
[50] Il y eut doute, en effet ; tout le monde trouva que cette mort subite arrivait bien à point.
CHAPITRE V
LA FOLIE DE BONAPARTE POUR LE FILS AINÉ D’HORTENSE. — JOSÉPHINE LUI IMPOSE UNE DÉMARCHE HUMILIANTE (MAI 1802)
La mort du duc d’Enghien fit grand bruit dans les cours européennes, créa au premier consul beaucoup d’ennemis parmi les princes, indifférents aux catastrophes des peuples, mais fort sensibles dès qu’on les touche eux-mêmes. Le seul qui cria fort et prit le deuil fut justement l’empereur Alexandre, qui aurait pu se taire, entouré qu’il était des meurtriers de Paul, mais qui servit d’organe aux émigrés.