Mais un limier si bon et si connu avait cet inconvénient d’éloigner trop bien l’ennemi. Les Anglais avaient envoyé le jeune Berry à la falaise de Triville ; il vit qu’on l’attendait et n’osa débarquer. Savary, que Bonaparte y plaça, resta là un mois à attendre.

Du côté du Rhin, les Anglais avaient force émigrés, leurs pensionnaires, entre autres le jeune Condé, duc d’Enghien. Les royalistes prétendent que, depuis deux ans, il restait là près de la Forêt-Noire, retenu par la chasse, la passion des Condé, et aussi par l’amour. Il ne pouvait choisir une position plus irritante pour Bonaparte. Strasbourg était plein d’agents royalistes, de dames et de curés, qui, depuis Pichegru, faisaient la correspondance avec l’émigration. Le prince, jeune et audacieux, passait, dit-on, le Rhin, pour aller s’amuser dans la grande ville. Au portrait de Versailles, sa figure, jeune et fine, n’en est pas moins très sèche et d’un enfant capable de tragiques résolutions.

L’homme principal de la conspiration, Pichegru déjà venu de Londres était à Paris[47]. Mais assez inutile, fort méprisé. Le temps l’avait trop démasqué. En 97, sa correspondance autrichienne ; en 98, ses bons avis à Souvarow pour nous faire battre, étaient trop bien connus. Les Anglais avaient en lui un triste auxiliaire, qui n’eût pas ébranlé l’armée[48].

[47] 4 janvier 1804.

[48] Miot, Bignon et autres.

Aussi, comme disent avec raison les bonapartistes, Pichegru ne pouvait rien s’il ne réussissait à corrompre Moreau, qui avait gardé plus de prestige. Moreau, se sentant nécessaire, ne voulait pas travailler uniquement pour les royalistes, mais d’abord pour lui-même, disant avec assez de vraisemblance que l’armée n’était point du tout royaliste, et que, pour arriver au roi, il fallait d’abord la transition d’un dictateur.

L’entrevue des deux traîtres au boulevard de la Madeleine, qu’on dit avoir été supposée, est hautement vraisemblable. Pourquoi ? C’est qu’on avait absolument besoin de Moreau, que son nom seul donnait quelque chance à l’entreprise. Sans lui, un assassinat de Bonaparte, un coup frappé avec succès par Cadoudal et autres royalistes, eût bien pu tourner contre eux et servir aux républicains.

Georges était à Paris, et on prétendait l’avoir vu rendre des devoirs à un personnage mystérieux. Ce n’était pas Berry, puisqu’il n’avait pu débarquer. Donc, c’était Enghien, qui, disait-on, avait avec lui pour mentor Dumouriez, homme capable et si dangereux. Ces bruits troublèrent fort Bonaparte, et quoiqu’on lui eût dit que le jeune Condé était encore près de Bade, il voulut à tout prix sortir d’inquiétude.

Le margrave de Bade, récemment agrandi par lui, était son obligé, et voulait l’être davantage. Il espérait s’introduire dans la famille impériale de Russie ; il eût été ainsi parent des deux grandes puissances du monde. Dans de telles circonstances, Talleyrand même crut qu’on pouvait sans détour demander diplomatiquement l’extradition d’un prince qui, si près de la France, ourdissait, disait-on, contre elle des complots. On envoya au margrave un homme insinuant, Caulaincourt. « Et le prince allemand consentit[49]. »

[49] Voy. Miot, t. II, p. 155.