Le premier consul comme homme, était plus important que Paul, et sa mort plus désirable à l’Angleterre qui n’avait pas besoin de s’en mêler. D’enragés royalistes brûlaient de s’en charger.
Le héros de ceux-ci, le meunier Cadoudal[44], vaillant homme très fort et très féroce, faisait de cette grande aventure le rêve, le roman de sa vie. Il avait eu jadis une audience de Bonaparte, qui aurait voulu le gagner, l’acquérir. Cadoudal ne se consolait pas de n’avoir pas profité de ce moment pour l’étrangler. Mais il se faisait une fête de l’attaquer plutôt au Carrousel au milieu de sa garde, de le tuer dans un sanglant combat. Il n’en faisait mystère, et disait ce projet à qui voulait l’entendre[45].
[44] Voy. les beaux articles de Lejean (Biographie bretonne).
[45] C’est ainsi que le Romagnol Pianori eut l’insigne audace d’attaquer Napoléon III, aux Champs-Élysées, à midi.
Le pacifique ministère Addington le gardait comme un bouledogue de combat. Et par une singulière franchise, il disait à Bonaparte que, si Malte lui était rendue, il éloignerait cet instrument de mort, et le ferait passer en Amérique.
A la rupture, le premier consul fit arrêter les Anglais qui voyageaient en France en même temps qu’il occupait le Hanovre, le bien propre du roi d’Angleterre. Point grave et très sensible, qui plus qu’aucune chose peut-être avait décidé la mort de Paul, et pouvait décider celle de Bonaparte.
C’était au moment où il avait réussi en tout et arrivait au but, qu’il apercevait son danger. Le sénat lui offrait l’empire. Bien plus, l’hérédité, ce qui convenait aux frères, à la furieuse impatience de Lucien, mais nullement aux femmes. Elles désiraient l’adoption pour le fils d’Hortense. Aussi quand le sénat parla d’hérédité, Bonaparte fit cette réponse bizarre : « Dans dix ans, j’y songerai », c’est-à-dire quand l’enfant aura quatorze ans (c’est la majorité des rois)[46].
[46] Voy. Miot, t. II, p. 167 et suiv.
C’est en de tels moments où l’on tient à la vie que la mort, qui est si maligne, aime à s’offrir, se présenter avec son rictus ironique, qui semble dire : « Et moi, vous m’oubliez !… Serai-je de la fête ? »
Nullement rassuré par ses petites polices, Bonaparte croyait voir, du Rhin et d’Angleterre, venir des armées d’assassins. Fouché, l’ancien ministre qui avait gardé son monde, continuait à surveiller, l’avertissait et augmentait ses craintes, lui écrivait : « L’air est plein de poignards. »