D’autant plus que les Anglais tenaient fortement Malte, le rocher qui, avec Gibraltar, surveille la Méditerranée. Ce fut une des causes de la rupture de la paix.
Que voulait réellement cet esprit trouble et plus influencé par les siens qu’on ne l’a dit ? Hortense et Joséphine certainement goûtaient fort la paix. Lui-même avait voulu rappeler l’ambassadeur anglais qui n’en continua pas moins son chemin. Et en même temps, il faisait la vaine démarche d’offrir à Louis XVIII une grosse pension. Ces démonstrations pacifiques étaient, je crois, sincères à ce moment. Il avait accordé beaucoup de congés. Les troupes si nombreuses qu’il avait sur la côte, selon Miot et Bourrienne, étaient là beaucoup moins pour l’entreprise improbable de la descente en Angleterre que pour imposer à la France, à Paris. Il disait brutalement à son conseil : « Si l’on veut que la chose soit faite par le civil, il faut se dépêcher ; car je sais que l’armée est prête à me proclamer empereur. »
Mensonge, l’armée n’y songeait pas. L’esprit républicain n’était pas encore amorti.
CHAPITRE IV
CONSPIRATIONS ROYALISTES CONTRE LE FUTUR EMPEREUR. — ENGHIEN, MOREAU, PICHEGRU, CADOUDAL. — FÉVRIER-MAI 1804
Les royalistes continuaient à intriguer contre Bonaparte qui avait toujours montré une faveur singulière à leur parti. Il leur rouvrait la France, leur rendait leurs biens, tant qu’il pouvait.
Hortense et Joséphine, entourées, conseillées par de vieilles dames du faubourg Saint-Germain, en tous sens travaillaient pour eux. Que pouvait de plus Bonaparte sinon de rappeler le roi, ce qui, inquiétant les acquéreurs de biens nationaux, eût fort bien pu produire une révolution sanglante ?
Mais ce trône, où il semblait poussé par la nécessité, à qui le destinait-il ? Au fils d’Hortense qui, élevé par elle et Joséphine, par leurs dames royalistes, fût devenu un parfait gentilhomme, un parfait émigré. Ainsi par ce honteux circuit, l’empire et la grandeur de Bonaparte devaient fatalement revenir au parti royaliste.
La machine infernale avait montré assez son ingratitude et son peu de scrupule. Il était vraisemblable qu’avant l’empire il tenterait un coup. Pitt, arrivant au ministère, avait demandé, obtenu soixante millions de fonds secrets.
L’irritation naturelle des Anglais, que Bonaparte alarmait sans cesse par sa fantasmagorie de Boulogne, ses simulacres d’embarquement, leur faisait désirer la mort d’un homme si entreprenant, si audacieux. Le Morning Chronicle l’annonçait comme prochaine.
Les Anglais, depuis Cromwell, passaient sur le continent pour imbus des doctrines de l’assassinat politique : Oportet unum mori pro populo. Ils réimprimaient à Londres le fameux pamphlet : Killing no murder : Tuer n’est pas assassiner. Ils semblaient vouloir ainsi avertir, effrayer Bonaparte. Leurs journaux appelaient son consulat un gouvernement viager. Par une maladresse qui peut-être n’en était pas une, leur ambassadeur à Paris était ce même lord Witworth, qui l’avait été en Russie lors de la mort de Paul. Grand seigneur, doux, poli, mais dont la fâcheuse figure rappelait sans cesse au consul que, par un simple coup de bistouri, on lui avait enlevé le czar son allié, la conquête de l’Orient, et rendu pour jamais aux Anglais la royauté des mers.