Ainsi tout ce que les frères et sœurs disaient de jour contre elle, la nuit et sans témoin, elle le réfutait, le supposait peut-être. Elle assurait, par exemple, que Lucien lui avait conseillé de prendre un amant, d’en avoir un enfant. Les nouvellistes anglais répandaient plutôt un autre bruit : que Joséphine, toujours tremblante de la peur d’être renvoyée, avait eu l’infamie d’offrir sa fille à Bonaparte, qui aurait accepté, l’aurait rendue enceinte.

Hortense, alors florissante de ses vingt ans, était une personne cultivée, habile, ambitieuse. Fille d’une mère si intrigante, elle avait été formée de plus par la femme de chambre de Marie-Antoinette, la fameuse madame Campan. Hortense, outre l’intrigue, avait une chose plus rare, la fixité dans son ambition. Personne plus qu’elle n’a entretenu avec persévérance, toute sa vie, la légende des Bonaparte.

Paris, tout aussi bien que Londres, croyait à ces bruits. Aussi l’aide de camp Duroc, le préféré d’Hortense, apprenant qu’on allait la donner à un autre, témoigna (de manière grivoise et soldatesque) sa joie d’être débarrassé d’un mariage qui pourtant eût fait sa fortune.

Les attaques des journaux anglais méritent peu d’attention. Ce qui a pu les motiver, c’est la conduite des Bonaparte eux-mêmes. Le premier consul exigea que son jeune frère Louis épousât Hortense malgré la répugnance mutuelle que tous deux manifestaient l’un pour l’autre. On peut voir dans Miot les scènes violentes qui eurent lieu à ce sujet entre Napoléon et son frère.

L’ouvrage capital sur la grande et trouble année 1804 est le second volume de ces Mémoires. L’auteur, confident de Joseph, et par lui au courant de tous les secrets de famille, nous a montré sans voile l’oppression où Bonaparte tenait ses frères. Le plus modéré, et celui qui se plaignait le moins, dit franchement « qu’il désirait sa mort ».

Cette époque est celle où Joséphine ayant remonté par Hortense, parle aux frères en impératrice, se fait sacrer et au sacre emploie leurs femmes humiliées à porter son manteau.

Miot donne ces détails, non seulement dans la vérité, mais dans l’enchevêtrement bizarre où ils arrivent coup sur coup. Il ne met pas d’un côté l’histoire intérieure et de famille, de l’autre l’histoire politique, il mêle les fêtes qui célèbrent le nouvel empire et où triomphent les deux femmes, Hortense et Joséphine, aux morts tragiques d’Enghien et de Pichegru, au procès de Moreau, et des dix royalistes guillotinés.

Ce mélange barbare d’exécutions, de fêtes, nous rappelle, en 1804, les vies des Césars de Suétone, ou mieux, les drames indigestes où Shakespeare accumule la vie, la mort, les noces et les enterrements.

Le 18 février 1803, Bonaparte se livrant devant l’ambassadeur d’Angleterre à ces vaines improvisations qui par moments échappaient à sa verve méridionale, regretta que l’Angleterre n’eût pas fait avec lui le partage de la domination du monde. A cette maîtresse des mers il eût donné un traité de commerce, « même une part dans les indemnités et dans l’influence sur le continent ».

Les Anglais, peu crédules à ces belles paroles, en croyaient plutôt un rapport de Sébastiani, inséré dans le Moniteur qui étourdiment expliquait les vues de Bonaparte sur l’Égypte et sur l’Orient.