Cette mission secrète rappelait les surprises de Bonaparte et son procédé favori qui lui avait réussi tant de fois.

La grande affaire de Malte ne se décidait pas. Loin de là, Bonaparte, chassé d’Égypte, semblait s’en rouvrir le chemin en s’étendant aux limites de l’Italie méridionale, obligeant la reine de Naples de recevoir une armée française dans la péninsule d’Otrante, qui regarde de si près les îles de Grèce et permet d’y passer d’un saut.

Quand on embrasse ce tableau, en y ajoutant les remuements de l’Allemagne, on s’étonne sans doute de l’activité de Bonaparte, mais surtout on est frappé de son imprudence à commencer tant de choses à la fois qui se nuisaient entre elles. On le voit s’agiter comme une brillante comète qui se fait obstacle à elle-même par la multitude de ses rayons. Par exemple, ses idées maritimes de Saint-Domingue et de Tarente en face de la Grèce, de l’Égypte, irritaient les Anglais sans le fortifier. La grande affaire pour lui eût été de n’agir que sur le continent, et par une somnolence apparente de favoriser à Londres le ministère d’Addington, au lieu que, par ces lancinations imprudentes, il excitait et fortifiait Pitt, les amis de la guerre que lui-même attisait. En ceci, Bonaparte, trop visiblement, fut étourdi, imprudent, téméraire.

Sa seule excuse serait que les garnisons anglaises qui s’étaient retirées de plusieurs postes maritimes pouvaient à volonté les reprendre le lendemain.

Ce n’est pas tout, Bonaparte, par sa réunion du Piémont à la France, puis, par son immixtion dans les affaires d’Allemagne, bravait toute l’Europe, et surtout la Russie, protectrice déclarée du Piémont.

Donc l’Angleterre gardait Malte, se refusant à tout arrangement.

D’autre part, par ses journaux et les pamphlets atroces des émigrés, elle appelait sur Bonaparte la haine et le mépris du monde. Lui, qui avait présente la tragique fin du czar Paul, préparée par la calomnie, pensait que ces diffamations étaient des préludes d’assassinat. Déjà la machine infernale avait prouvé que le parti des émigrés était capable de tout. Fouché n’étant plus ministre de la police, depuis l’explosion de la machine infernale, Bonaparte voulait y suppléer lui-même par d’ineptes petites polices militaires, qui ne lui donnaient aucune sécurité. Sa propre famille l’inquiétait ; il voyait Lucien si trouble et si violent, si pressé de faire déclarer l’hérédité du pouvoir souverain, qu’il dit à Joseph lui-même (moins impatient, plus somnolent), qu’il ne serait pas surpris si Lucien conspirait sa mort[43]. Il l’exila d’abord en Espagne, puis il le vit partir avec plaisir pour l’Italie.

[43] Miot, t. II.

D’où provenaient ces horribles soupçons ? De la lutte intestine qui travaillait la famille Bonaparte. Ses frères et sœurs avaient toujours fait la guerre à Joséphine, et en brumaire il était prêt à la répudier.

Ses supplications éplorées firent croire à Bonaparte que, châtiée ainsi, pardonnée, elle serait la plus souple, la plus docile à tous ses caprices violents. Elle s’humilia tellement qu’elle garda le lit conjugal, c’est-à-dire l’occasion et la liberté des colloques de nuit.