Cet état très flottant de Gœthe était celui de l’Allemagne, prête à le suivre dans la fantaisie, à applaudir son grand drame satirique et panthéistique. A l’exemple de ses princes, elle était alors détournée des réformes sociales qui, au temps de Rousseau, l’avaient préoccupée. Au moment du succès de l’Émile, les Allemands avaient jugé mieux que Rousseau lui-même que l’éducation de l’enfant supposait celle de l’homme qui doit l’élever, qu’il fallait former à la fois et l’élève et le précepteur. Ce fut la grande vue de Basedow ; par son éducation philanthropique, il entreprit d’élever non seulement l’enfant, mais le citoyen en tous ses âges. Dans ses institutions et dans ses livres étonnants pour l’époque comme prédications hardies de la liberté, il tendit à ce double but[68].

[68] Voy. mon livre sur l’éducation, Nos fils, 1870, au chapitre de Pestalozzi.

Comment ces livres courageux, qui n’eussent pu paraître en France, parurent-ils en Allemagne ? C’est qu’entre ses princes, si absolus, il y avait émulation, rivalité en plusieurs choses. Tandis que la Prusse, le Wurtemberg primaient brutalement par l’éducation militaire, d’autres, tels que Weimar, éclataient par l’encouragement donné aux arts, et même quelquefois par certain esprit de liberté. Basedow et ses beaux ouvrages d’histoire, de politique, eussent eu en Allemagne une grande influence pour réveiller le sens pratique, si par malheur ils n’avaient apparu au moment du triomphe de la fantaisie.

Il voulut voir Gœthe, le rencontra dans un bal entre deux contredanses, n’en fut pas bien reçu. L’élégant jeune homme craignit que la connaissance d’un tel libre penseur, aux habitudes populaires, ne déteignît sur lui.

Les Allemands, qu’on croit moins serfs de la mode que les Français, la suivaient en bien des choses avec une grande timidité. Ils tournèrent également le dos à Basedow.

Kant même, malgré sa gloire, son énorme réputation, fut retenu par ses formules et son langage abstrait fort loin du grand public. La séparation de la Raison pure et de la Raison pratique semblait commode à l’esprit allemand, qui volontiers s’éloignait de celle-ci. D’ailleurs Kant recommandait tellement l’obéissance aux lois bonnes ou mauvaises, qu’il semblait dire : « Mon système n’est pas de ce monde. »

Le génie allemand à qui Lessing avait donné l’audace critique, et Gœthe beaucoup d’éclat, s’étendit par une littérature nouvelle, et surtout par Herder ; plus mobile que n’étaient les Allemands d’alors, par ses voyages de Russie, il avait entrevu l’Asie, le monde ; il avait inspiré le goût de la philosophie de l’histoire.

L’étude de la géographie, née en Suisse aux écoles de Pestalozzi, fut portée par Ritter et autres géographes en Allemagne. Mais non pas le génie, les méthodes indépendantes, qui étaient le fond de l’éducation chez Pestalozzi.

Le théâtre allemand, par Schiller, prit un élan de sensibilité où s’éveillait le cœur, la fibre humaine. Cette âme noble et charmante avait de grandes pensées, de grands projets, et il avait écrit que « le théâtre doit faire l’éducation du genre humain ». Mais savait-il sa route ?

On est porté à en douter quand on le voit indécis et faible, protestant, dans sa Guerre de Trente ans ; et dans sa Marie Stuart, adoptant les traditions catholiques[69].