C’est une chose merveilleuse de voir comment les Allemagnes, — pour parler comme Commines, — ou, si l’on veut, l’Allemagne, s’est répandue de toutes parts. Lierre immense, qui, s’infiltrant, a dominé et transformé des races souvent d’énergie supérieure, celte, slave, italique. L’Allemagne du Rhin, vinicole et celto-wallonne, a produit en Gœthe la plus vive clarté, en Beethoven la plus haute énergie où cette race pouvait parvenir.

Que de choses, dans Gœthe, sont plus françaises qu’allemandes, une surtout, bien caractéristique, qui le rapproche des nôtres, si féconds en mémoires personnels ! Parmi ses pensées d’art, de philosophie, c’est lui-même (il l’avoue) qui se raconte presque toujours. Mille choses, qu’on croirait d’invention, sont des événements, légèrement modifiés, de sa vie, souvent de simples souvenirs.

Deux sujets tout allemands, et propres au Rhin antique, le préoccupent d’abord. Un hasard l’avait initié à l’alchimie mystique, à ses légendes ténébreuses. Comme Lessing, il regarda d’abord le sujet de Faust, qu’il traita, mais plus tard, dans un tout autre esprit.

Puis, étudiant à Strasbourg, il mit la main encore à un sujet tout allemand et cher à la jeunesse des universités ; la légende des derniers chevaliers du Rhin, la grande épée, le gantelet du fameux Gœtz de Berlichingen. Mais les parades chevaleresques d’étudiants, ce monde resserré, ce n’était pas le grand public.

Le succès européen, universel, de la Nouvelle Héloïse l’avertissait assez que, pour avoir un succès populaire, rien ne vaut un roman de passion. Étudiant diplomate à Wetzlar, il en eut une, et l’arrêta à temps. Il n’en prit juste que ce qu’il fallait pour s’inspirer. S’il alla plus avant par écrit, et mena Werther au suicide, ce fut par complaisance pour l’exagération sentimentale des étudiants allemands.

Il lisait Spinosa, mais n’entrait pas encore dans la doctrine de l’indifférence absolue. La page où le jeune homme couché dans l’herbe, voyant les combats des insectes qui bruissent, s’élève à l’idée du grand Tout qui se dévore lui-même, cette page, dis-je, est tout ce qu’il donne au système, de peur de refroidir son livre.

Quoique Werther, par sa Charlotte, semble bien appartenir à la bourgeoisie allemande, l’auteur participait foncièrement à l’esprit français. C’est par là qu’il plut à Weimar et à d’autres petites cours d’Allemagne. En 92, le duc de Weimar l’emmène, comme en partie de plaisir, à cette campagne de France qui devait être courte, n’ayant pour but, disait-on, que de rétablir Louis XVI[67].

[67] Gœthe suivit l’armée partout, fut à Valmy. Son récit est admirable de limpidité. Point du tout partial. On voit comment, avant les fatales guerres de Bonaparte, les deux peuples se haïssaient peu. Il note l’esprit d’ordre, d’économie du paysan français.

Il donne plusieurs anecdotes peu connues qui marquent l’héroïsme, l’enthousiasme du moment. Non seulement le commandant Beaurepaire se brûla la cervelle, mais d’autres, à qui l’ennemi donnait la vie en firent autant. Une anecdote plus belle, et vraiment adorable, est racontée par Gœthe (24 septembre 92) : c’est que, dans la pénurie où étaient les deux armées, les Français voyant les Allemands affamés, partagèrent avec eux le peu de vivres qu’ils avaient.

Gœthe raconte tout, très bien, mais avec impassibilité. Dans la retraite et par des boues immenses, enfoncé par moments dans un fourgon, il étudie un traité de physique, esquisse des scènes du Faust. On voit qu’alors ce grand esprit tournait déjà vers la Nature et loin des préoccupations morales.