C’est au théâtre de Francfort, en 1828, que ceci me frappa d’abord. L’accentuation puissante du mot freyheit, liberté, me fit penser, le comparer au libertas des Latins, au libertà des Italiens. (Libertas, quæ tandem respexit inertem. Virgil. — Libertà molto le desiato benè. Pétrarch.)
L’Allemagne, après Frédéric, revient à elle-même, à sa langue. Mais celle-ci a-t-elle retrouvé, même chez ses plus grands écrivains, cet accent simple et fort qui m’émouvait tant dans Luther ?
Le pesant militarisme, issu de la guerre de Trente ans, devait fort l’alourdir. L’homme, enrégimenté, noyé dans ces grandes masses, perdait la vigueur du sens individuel. Et, d’autre part, les derniers luthériens, piétistes, chloroformaient, tant qu’ils pouvaient, le Moi.
Klopstock, en se croyant esclave de la mythologie chrétienne, commença à l’humaniser malgré lui par les embellissements fantastiques de l’art, la rapprocha de nous. Chose curieuse, l’année où paraît la Messiade (1748) est celle aussi des débuts dramatiques du grand douteur et critique Lessing.
Lessing, né dans un pays slave, la Lusace, était-il de souche allemande ? Cet esprit vigoureux et tout d’abord indépendant (ayant passé par les mathématiques, les écoles de médecine), se trouve être à Berlin le secrétaire de Voltaire. Ces deux hommes de tant d’esprit n’arrivent pas à se comprendre, mais plutôt se haïssent. Lessing fait trop d’efforts pour éviter la France. Il écrit volontiers contre nos philosophes, dont il a les opinions. C’est avant tout un douteur, un chercheur. « Je ne voudrais pas, dit-il, de la possession du Bien suprême ; c’est sa recherche que je veux. » Au prix de lui, Voltaire est un apôtre. Ses disciples, ses missionnaires ont établi, prouvé l’identité morale du genre humain[66].
[66] Anquetil-Duperron.
Lessing, dans son Nathan le Sage, pose l’égalité des trois religions musulmane, juive, chrétienne. Dans ses manuscrits de Wolfenbüttel, il critique à la fois et les chrétiens et leur adversaire Bayle.
Ayant donné l’essor au doute illimité, il voit avec chagrin que rien n’est plus facile. C’est cet esprit flottant qui tout naturellement règne aux grands passages du monde, je veux dire, aux villes impériales du Rhin, de tout temps satiriques, vouées à l’ironie. Ce que veut et travaille Lessing, c’est tout simplement la nature chez Gœthe.
Son grand-père, ouvrier tailleur, sa grand-mère, aubergiste, lui ont inoculé l’esprit moqueur du compagnonnage allemand. Son père, riche et honorable magistrat, sa mère, aimable et fantaisiste, lui donnent, sous un extérieur magnifique, imposant, les dons brillants d’une imagination qui se prendra à tout, embrassera le monde.