Cette tendance aristocratique étonne d’autant plus que partout, en Allemagne comme en Italie, c’étaient bien moins les nobles que les paysans qui se déclaraient pour leurs rois et leurs anciennes dynasties contre la France. Même sous Bonaparte, elle leur semblait identique à la révolution.

Ces pauvres peuples de Souabe, du Palatinat, sans avoir l’idée nette de la patrie allemande, y tenaient par leurs habitudes, leurs lieds et la musique, les airs nationaux, les légendes, ils en avaient un culte instinctif et le pressentiment.

Leurs nobles maîtres au contraire se roulaient devant Bonaparte, s’étouffaient rue Saint-Florentin chez Talleyrand, et demandaient l’aumône à ce Méphistophélès au pied boiteux, mendiants insatiables, qui disaient toujours : « Excellence, encore tant d’âmes, s’il vous plaît ! »

CHAPITRE II
RENAISSANCE LITTÉRAIRE ET MORALE DE L’ALLEMAGNE. L’ÉCOLE CRITIQUE ET FANTAISISTE. — L’ÉCOLE DE L’ÉNERGIE (AVANT 1806)

Une chose fait grand honneur à l’Allemagne. C’est que chez elle, la renaissance sociale et politique est partie surtout de l’Idée.

Belle méthode et profondément naturelle.

Sous des formes très différentes, la France a procédé de même. Et la philosophie y a précédé tout.

Descartes et Leibnitz inaugurent, chez les deux nations, le mouvement qui, plus tard, étendu par nos encyclopédistes et les écoles issues de Kant, arrivera enfin aux résultats pratiques. Je voudrais dans ce court chapitre faire, selon mes forces, une chose difficile, expliquer comment la pensée pure, échappée au brouillard théologique qui, au XVIIe siècle, avait fait rétrograder l’Allemagne et la langue allemande, s’élança et donna à l’âme nationale des forces tout à fait imprévues[65].

[65] L’espace et bien des choses me manquent pour traiter ce vaste sujet. Pendant dix ans (de 1828 à 1838), j’eus une passion très vive pour l’Allemagne, les antiquités allemandes, et j’étudiai (parfois avec le secours du meilleur, du plus grand savant, Jacob Grimm), les idiomes variés de cette vaste langue, mais toutefois moins en linguiste qu’en amateur passionné des mœurs et du génie que ces idiomes révèlent.

Je m’arrêtai à Luther. Chez lui, la phrase est nette encore, autant que vivement énergique. Au XVIIe siècle, elle s’embarrasse fort, et semble devenir un serpent qui tord ses longs replis, s’efforce et mord sa queue. C’est sans doute ce qui éloigna Frédéric et lui fit oublier les mérites de cette langue, supérieure à toute autre pour l’accent, la vibration.