Même les pires de l’ancienne monarchie avaient cela du moins, qu’ils changeaient peu les habitudes, suivaient volontiers les routines. Les nouveaux commis, issus de la révolution, variables comme elle, et absolus comme l’empire, étaient l’effroi, l’horreur de leurs administrés.

Ce résultat éclata violemment quand Bonaparte entra vainqueur en Allemagne. Mais, même avant, lorsqu’en 1803, sous le prétexte d’exécuter le traité de Lunéville, il se chargea de régler les indemnités dues aux princes dépossédés sur la rive gauche du Rhin, ne consultant que rarement et pour la forme la diète de l’empire, et la Russie, nommée aussi médiatrice. L’empereur Alexandre, malgré son amitié pour le roi de Prusse, en plusieurs choses, favorisait l’Autriche, la grande puissance militaire qui avait été, pouvait être encore son alliée dans un conflit européen. En le voyant ainsi flotter, les princes allemands s’adressèrent à la France, qui ne flottait pas. Et tout se traita à Paris.

La Bavière se détacha la première du grand corps germanique et se fit notre cliente, comme elle avait été sous Louis XV ; elle fut accueillie de Bonaparte comme ennemie de l’Autriche, n’est-elle pas la voie qui conduit à Vienne ? L’idée de Napoléon, bizarre pour un ami du pape, était de détruire les électorats catholiques, dont les cinq voix assuraient à l’Autriche la prépondérance sur les quatre voix protestantes. De sorte qu’il n’y eut plus dans l’Empire d’autre État ecclésiastique que l’électorat de Mayence, qu’on transféra de Mayence à Ratisbonne et qu’on laissa aux mains du coadjuteur Dalberg, le Talleyrand de l’Allemagne ; il flattait Bonaparte de l’idée d’un empire intermédiaire (la Confédération du Rhin).

Ce fut un grand changement dans les habitudes allemandes, européennes, que de voir ces antiques évêchés disparus. Les prélats souverains, jadis despotes absolus et cruels[63], s’étaient fort adoucis ; ils donnaient refuge à ceux que la tyrannie militaire avait chassés d’ailleurs.

[63] Voy. ma Sorcière, au XVe et au XVIe siècle.

Bonaparte supprima cette zone pacifique du Rhin, et poussa les populations peu satisfaites sous le joug des États militaires. Il favorisait fort ceux-ci, spécialement la Prusse, que dans sa courte vue et son imprévoyance, il voulait faire la protectrice de l’Allemagne du Nord. Grâce à lui, celle qui, la première, nous avait attaqués, fut récompensée de la neutralité servile[64] où elle s’était tenue depuis la paix de Bâle. Évitant de mécontenter l’Angleterre, sans être tenue de suivre franchement la France, elle avait étonnamment augmenté sa population, de sept millions d’âmes l’avait portée à neuf. Attrapant encore le crédule Napoléon, elle lui escroqua un demi-million d’âmes, lui donnant pour ses arrangements italiens une garantie fort inutile. Alexandre approuva, en considération de la belle reine de Prusse et de la jeune aristocratie qui commençait à dominer dans cette cour.

[64] Hardenberg, t. VIII, p. 261.

Sous un ministère avili, sous un roi médiocre, peu estimé des siens, la Prusse n’avait pas moins poursuivi une carrière d’améliorations qui lui donnèrent d’abord trop de confiance, mais après ses malheurs, contribuèrent à la relever. Elle entra particulièrement dans la voie de cette éducation forte, mais strictement automatique, qui semble avoir pour but de rendre tout homme semblable à tout homme, éducation qui a fortifié l’État, mais qui a paralysé le talent, glacé le libre genius.

Les officiers devinrent une caste, ne pouvant se marier qu’avec un certain revenu et des femmes d’une certaine naissance.

Enfin le gouvernement pénétra dans les arrangements même de la propriété privée, de manière à en empêcher l’extrême morcellement.