Les deux philosophies l’emportent tour à tour. Si, dans ses moments de langueur, l’Allemagne en paraissant grandir, s’étend dans le brouillard, dans l’inertie de Spinosa, elle ne tarde pas à s’éveiller, par le retour à la doctrine et au sens de la force vive.

On pouvait deviner que, par ces ricorsi naturels de la logique et de l’histoire, l’Allemagne aurait un retour héroïque sur elle-même, qu’après son critique Lessing, et l’auteur de Werther, inspiré de Spinosa, la thèse de la cause morale et de la force vive reprendrait sa faveur, que le stoïcisme prévaudrait, et qu’alors l’Allemagne, les quarante millions d’Allemands, comme un seul homme, se lèveraient contre la France.

Pour obtenir cet effet violent, que fallait-il ? Endurcir l’Allemagne, et par une pression tyrannique et cruelle faire cesser l’état somnolent qu’une vie plus douce eût prolongé. Le faux lien fédératif de l’empire sous le césar allemand avait continué ce sommeil. L’association religieuse opérée par Luther n’avait agi que sur une moitié de l’Allemagne. Frédéric II, par l’association militaire qui réunit à ses armées tant d’étrangers de toute nation, ne fut pas non plus pour elle un suffisant unificateur. Napoléon eut cet effet, cette force par des moyens barbares, moins encore par la guerre que par une pesante oppression qui n’est ni guerre ni paix.

Avec ce cruel chirurgien, plus le patient criait de douleur, plus il était serré ; plus, contre sa nature et contre ses habitudes, il était obligé de se durcir, de ramasser ses forces, de concentrer ses nerfs, ses muscles. C’est en ce sens que Bonaparte a été le bienfaiteur de l’Allemagne par des opérations qui réveillent et donnent envie à l’opéré de poignarder l’opérateur.


Mais au moins, en détruisant la révolution en France, la propagea-t-il en Europe ?

En tout pays la tradition du XVIIIe siècle, la libération de l’idée qui fait l’affranchissement de tout le reste, fut violemment outragée par lui comme idéologie. L’Italie, qui, au dernier siècle, suivait de si près la France, fut cruellement découragée quand il défendit aux municipalités la vente des biens ecclésiastiques, et par cela même maintint les couvents, toute la vieille crasse monastique ; deuxièmement, quand il expulsa notre clergé républicain, et que le pape, consentant à marcher dans le sang d’un Bourbon, vint le sacrer et absoudre le meurtre.

Le code Napoléon, énervant, détruisant la puissance paternelle, établissant l’égalité des partages, fut d’abord reçu avec joie, et l’on crut que l’activité augmenterait. Ce fut le contraire, tous les frères, dans leur petite égalité, demandèrent des emplois et se firent des commis, oisifs et serviles. La bureaucratie pullula.

Ces commis de l’empire, rogues et durs, avec une tenue demi-militaire, et se croyant tous colonels, firent partout exécrer la France. L’empereur, dans les consulats, mettait des hommes à lui pour observer, surveiller le pays, faire outrageusement la police en pays neutre. Souvent, même comme ambassadeurs, il envoyait de ses sabreurs farouches, non pas méchants, mais violents, colères, terribles d’attitude, comme était Lannes.

Les Français perdirent le renom d’urbanité et de douceur qu’ils avaient eu toujours.