En même temps, il commençait inconsidérément à remuer une chose énorme : l’Allemagne. Ce gros corps, indigeste, faible par sa dispersion, lui paraissait paralytique. Il avait vu pourtant avec quelle vigueur rapide la petite Prusse sous Frédéric avait agité l’Allemagne du Nord. Et il savait mieux que personne que la lenteur des Autrichiens dans ses campagnes d’Italie tenait aux routines du conseil aulique, aux directions des Anglais, qui souvent firent avorter les plans des généraux de l’Autriche.

Dans l’impatience d’un homme du Midi, il n’appliquait à ces populations qu’une grossière arithmétique. Avec Talleyrand à Saint-Cloud, ou sur le Rhin avec Dalberg, il n’examinait rien que le calcul, ajoutait tant d’âmes à la Prusse, et tant à la Bavière, au Wurtemberg, etc.

Ces populations allemandes peu mobiles, en effet, si on les laissait dans leurs anciennes divisions et dans les habitudes inertes des vieux gouvernements, il les remua étourdiment, comme une poussière humaine, et leur donna une mobilité qui n’était pas l’activité encore, mais qui devait la préparer.

Il faut le dire, dans ce grand corps, beaucoup de choses habituées ensemble par une longue cohésion, quoiqu’en réalité hétérogènes, paraissaient faire unité.

Si Bonaparte eût mieux su l’histoire, celle du passé de l’Allemagne, il aurait vu que, malgré sa roideur apparente, c’est une race variable et très flexible. L’Allemand, justement parce qu’il est fort disciplinable, a été plusieurs fois, par exemple sous Frédéric, le premier soldat de l’Europe. Pourquoi ? C’est qu’avec la rudesse extérieure de l’individu, il est né pour être camarade et pour agir d’ensemble.

Voilà pourquoi des hommes, du reste pacifiques, casaniers d’instinct, et par moments très enfermés dans la famille, se sont trouvés si aptes à la discipline militaire, propres à marcher en corps d’armée.

Cette faculté d’association est une grande force, si une nécessité, une émotion la réveille. Chose souvent assez lente chez cette race bien moins impressionnable que d’autres. Mais si cette émotion arrive enfin, elle est susceptible de prendre un crescendo prodigieux, une force redoutable.


Cette force a plusieurs fois apparu en ce que la littérature a de plus clair, dans les hautes formules qui résument tout. En présence de la fatalité visible, de la tyrannie de Louis XIV, et de ses atteintes à la conscience, Leibnitz (reprenant dans Aristote l’antique philosophie de l’énergie), dit : L’homme est une force active.

A quoi la basse Allemagne, Spinosa, oppose la substance comme notion universelle et fondamentale. Voilà les deux écoles, qui feront tour à tour le développement de l’Allemagne. Leibnitz avec raison objecte à Spinosa : « L’idée de cause est la première en nous, et ce n’est même que par elle que nous avons idée de la substance. »