L’armée partit de Boulogne, et traversa la France en parfaite discipline, sans qu’il y eût un seul déserteur. J’ai dit combien ces vrais soldats furent fiers, sévères pour les conscrits qui, en traversant l’Allemagne, avaient un peu pillé. Les vieux leur dirent : « Avant de combattre avec nous, videz vos sacs d’abord. »
Miot affirme que la guerre n’était nullement souhaitée en France. Tout était revenu dans les voies du travail.
On aurait pu en dire autant de l’Angleterre, sans les alarmes que lui donnait Bonaparte par sa fantasia et ses simulacres d’embarquement. Le tout vain, mais très provocant, nos voisins, à ce moment même, étaient, comme la France, entraînés au travail, non pas agricole, mais manufacturier. La révolution des machines, commençait à s’opérer, et la partie la plus active de la population tournait sa passion, ses capitaux, de ce côté.
Ce n’était pas l’affaire du sacre français ou italien, ni celle des indemnités allemandes, qui auraient décidé l’Angleterre à se battre et à se détourner de la grande nouveauté, l’affaire industrielle, qui lui apparaissait dans un charme magique d’infinie perspective.
La grande affaire récente de l’Inde, la conquête du Carnatic, avait même été à peine aperçue. Ces grandes choses lointaines, l’acquisition du Cap, et bientôt celle de Java, touchaient surtout une certaine Angleterre qui y trouvait des places pour ses fils. Mais la majorité, les classes qui recrutaient le plus le parlement, étaient bien moins sensibles à ces fruits de la guerre lointaine.
De là la solitude, l’abandon progressif de Pitt. Il croyait en 1805 retrouver l’Angleterre où il l’avait laissée.
En mars 1803, au moment de la rupture avec la France, il se croyait si sûr de son succès, qu’il refusait le pouvoir à moins que tout le ministère ne fût refait par lui, uniquement composé des siens. Et quelques mois après, ayant voulu en vain se faire centre d’un groupe et repoussé de Fox, qu’il appelait à lui, il eut le chagrin d’accepter six ministres d’Addington, puis Addington lui-même. De sorte qu’il se trouva devenu le chef du ministère qu’il avait remplacé. (Voy. Cornwal-Lewis.)
Conduite étrange, cruellement caractérisée par Sheridan, qui nota l’insidieux appui que Pitt avait donné d’abord au rival qu’il voulait détruire.
Cette accusation d’excès de finesse et de perfidie ne l’humilia pas trop, ce semble. Il fut bien autrement touché d’une affaire qui lui montra sa décadence, son affaiblissement, son peu de crédit parlementaire. On accusa un de ses intimes d’une malversation, il essaya en vain de le couvrir. La chambre passa outre, et, sans faire attention à lui, censura l’accusé. Pitt sentit cela, comme un coup de stylet au cœur. Il eut beau rabattre sa coiffure sur ses yeux. On vit pleurer cet homme si fier.
Pour comble de chagrin, son rival Addington voulait se retirer, ce qui aurait perdu Pitt auprès du roi. Il eut le dégoût et la nausée terrible d’être forcé de le prier de rester, d’avouer que cet Addington, tant méprisé de lui, lui était nécessaire.