Dans ces misères qui abrégèrent sa vie, il avait un soutien qui l’aidait fort : l’insolence croissante de Bonaparte, ses outrages, ses provocations, son mépris de tout droit des gens. Sous la couronne de fer qu’il venait de prendre à Milan, il insultait l’Europe d’une manière extravagante. Son Moniteur était plein d’articles injurieux aux autres peuples, aux têtes couronnées, articles qu’il dictait lui-même.

Il se chargeait de faire en pays neutre une police révoltante. Il eut même l’idée d’enlever le roi de Suède en pleine Allemagne.

Il menaçait, cherchait à surprendre partout des négociants anglais. On prétendait qu’il avait dit qu’à Berlin même, et sous les yeux du roi, il pourrait enlever le ministre d’Angleterre.

Pitt, peu aimé, avait un allié plus sûr que la faveur publique : la haine contre Bonaparte. A ceux qui se plaignaient de ce qu’avaient coûté les dernières guerres, il disait froidement que celle qu’il préparait coûterait plus encore.

Il tint parole, et profitant du miracle imprévu d’un tel accroissement de richesse, il conçut le plan gigantesque, improbable, qu’il réalisa cependant, de soudoyer l’Europe, la nouvelle coalition augmentée par les masses innombrables du Nord, d’amener contre Bonaparte des armées de cinq cent mille hommes.

CHAPITRE IV
TRIOMPHE D’ULM. — DÉSASTRE DE TRAFALGAR. — OCTOBRE 1805

Ce qui frappe dans Bonaparte, c’est l’identité de ses procédés : des effets de surprise, qui, toujours répétés, toujours les mêmes, semblaient ne pouvoir tromper personne.

Et chez ses adversaires on eût dit toujours la même complaisance à attendre, arriver trop tard en tout, à se laisser surprendre.

Ces succès immenses et faciles eurent le très grave inconvénient que Napoléon et les siens se méconnurent en quelque sorte, crurent n’avoir plus besoin des moyens de persuasion, de propagande, qui avaient fait la force des armées révolutionnaires, leur ferme foi. Nous avons tout à l’heure, d’après Gœthe, cité la conduite des Français de 92, qui, après Valmy, donnèrent aux Prussiens en retraite, affamés, non seulement des vivres, mais des journaux républicains. En 97, on a vu, après fructidor, combien de républiques germèrent tout à coup de la terre. Effets magiques, d’une électricité subite, et comme d’une épée flamboyante, que l’épée d’Austerlitz, l’épée d’acier, quoique victorieuse, ne remplaçait nullement. Il y a ici une terrible différence, c’est que celle-ci n’agit point à distance, comme faisait l’épée de la Révolution.

Autre malheur. Napoléon, par des succès souvent faciles, peu achetés, créa dans son armée une méprise profonde sur les vrais caractères de l’esprit allemand, une ignorance mutuelle des deux nations. L’armée française, cette rouge armée, gonflée de sang, telle que nous l’avons vue tout à l’heure à Boulogne et dans le tableau de David, crut trop facilement à la débonnaireté allemande, surtout après le singulier événement d’Ulm, où trente mille hommes se rendirent prisonniers.