Le procédé de Napoléon, pour produire ce miracle, avait été fort simple et peu mystérieux. Il avait son armée toute prête à Boulogne, et déjà il avait acheté vingt mille chevaux. Dans l’espace d’un mois, tout fut transporté sur le Rhin. Quantité de voitures, mises en réquisition, furent chargées de soldats. Il resta à Strasbourg jusqu’au dernier moment, et en même temps pour amuser les Autrichiens que Mack et un des archiducs avaient groupés en Souabe, à Ulm, il faisait apparaître sa cavalerie aux divers débouchés de la Forêt-Noire.

Que faisaient les Autrichiens de la leur, l’une des premières du monde ? Personne alors, pas même Napoléon, n’avait l’idée bien nette de l’usage qu’on peut faire de cette arme pour éclairer, observer tout autour. Les Américains les premiers, et, après eux, les Prussiens l’ont bien compris, aux temps les plus récents.

Le malheureux Mack, que l’injustice de l’histoire a rendu ridicule, n’était pas le vrai chef de son armée. Officier de naissance obscure et de rang inférieur, il avait pour supérieurs réels les princes et hauts seigneurs qui se trouvaient dans cette armée. Ils le dirigeaient, lui inspiraient leur folle confiance. On lui montrait au Tyrol et aux Alpes de grandes forces autrichiennes. Au nord, il y avait des Français ; mais la Prusse était là pour les retenir et les empêcher de passer. A l’est, les Bavarois n’étaient pas trop sûrs, il est vrai. Mais ils étaient entre Mack et l’Autriche, qui pouvait leur tomber dessus, s’ils faisaient un faux mouvement. Enfin, à l’horizon, au loin, on croyait voir les masses russes, qui avaient promis d’arriver vers le 1er octobre. Quoi de plus rassurant que ce tableau ? Au moindre mot, ces fiers seigneurs lui auraient rappelé ses malheurs d’Italie, qui lui laissaient sans doute un excès de timidité.

Un matin, il est investi, les Français occupent tout autour les hauteurs. L’empereur lui envoie M. de Ségur. Tout est conté parfaitement dans les Mémoires de Rapp, et avec une bonhomie alsacienne que Ségur n’y aurait pas mise. Le pauvre Mack ignorait tout, et, à chaque révélation, s’exclamait, s’écriait. Il avait vécu là comme Robinson dans son île et ne savait rien du reste du monde.

Il croyait sa gauche gardée par la Prusse, qui sans doute empêcherait l’armée française du Hanovre de passer, l’obligerait de faire un grand détour ; on lui apprit que cette armée, sous Bernadotte, sans tenir compte des Prussiens, avait passé, soi-disant pour rentrer en France, mais que, tournant à l’est, elle avait été à Munich, que les Bavarois lui livraient. Ce corps et quelques autres, réunis, faisaient cent mille hommes que Mack avait à l’est, entre lui et l’Autriche, tandis que l’armée de Boulogne, arrivée de l’ouest l’enfermait, le serrait de près.

Désespéré, il s’en prenait aux Russes, qui, dit-il, arrivaient. On lui prouva que les Russes étaient loin. Il croyait avoir des vivres pour huit jours, mais cela était faux. Sa perte était certaine : il se rendit.

Spectacle étonnant et nouveau : une armée prisonnière sans avoir pu combattre. Trente mille hommes rendus d’un coup.

Événement lamentable pour l’Autriche, mais, selon nous, funeste au bon sens de notre armée, qui se fit une idée très fausse du grand pays où elle entrait.


Ce prodigieux succès porta terriblement à la tête de l’empereur, qui, en ce moment, perdit terre, se crut vainqueur, non seulement de l’Allemagne, mais de l’Angleterre même.